« Les animaux ont une histoire. Mais ils participent aussi de la nôtre, car les symboles que nous leur associons depuis l’aube des temps témoignent de notre propre conception du monde »[1].

Entre le XIe et le XIIIe siècle se cristallise l’image culturelle du loup avec une quasi-unanimité grâce à la diffusion des écrits par les moines, à la constitution des bestiaires et à la multiplication des sommes hagiographiques*. La représentation mentale et donc littéraire du loup a, selon toute vraisemblance, subi de grandes mutations dans le temps à cause de la complexité des rencontres entre l’homme et l’animal. Souvent conflictuelles et systématiques dès lors qu’ils partagent le même espace, elles permettent de comprendre comment le loup a pu être pensé sous des optiques différentes suivant l’époque qui le regarde, étant donné que tous les peuples n’ont pas nourri une même haine pour le canis lupus.

ANTHROPOMORPHISME

L’anthropomorphisme est le procédé par lequel sont attribués à des sujets hors du domaine humain, naturel ou divin, des caractéristiques humaines. Ce concept est essentiellement critique et sa fonction est de dénoncer un vice inhérent à la nature humaine par la force de l’image. Ce procédé est particulièrement utilisé dans la fable, à toute époque, mais également dans ce que nous appelons la littérature animalière dont l’exemple le plus flagrant est bien entendu le Roman de Renart[2], et dans la poésie épique.

Renart blesse Ysengrin en combat singulier.
Fig. 1 : Renart blesse Ysengrin en combat singulier.

En projetant sur l’animal des qualités humaines, les auteurs donnent naissance à des stéréotypes tels que le Renart rusé, le cruel Ysengrin, le loup moine, qui englobent avec eux toute une classe de la société. En lisant ces quelques lignes ci-dessous, nous imaginons fort bien à quel genre d’individu le loup peut être assimilé :

« Le loup est un animal ravisseur, irascible, insidieux, audacieux et violent. Ceux qui répondent au type de cet animal seront ainsi : nez crochu, sourcils tirés vers le bas, joints et hérissés, petits yeux fermés, un peu enfoncés, petite tête ronde, corps velu, cheveux longs, jambes en retrait et serrés. Les hommes de ce type sont rusés, impies, aiment le sang, sont facilement irascibles de mœurs malhonnêtes qui refusent ce qu’on leur donne ou ce qu’on leur offre, mais volent ce qu’on ne leur donne pas »[3].

Les traits humains ne sont pas attribués par hasard à un animal, souvent c’est parce que l’on trouve dans les traits physiques ou comportementaux de celui-ci quelque chose de semblable à l’individu visé. L’homme ne cherche pas à travers la littérature à observer la réalité de la faune sauvage, sans quoi il se tournerait vers les bestiaires, mais il veut que l’animal agisse sur lui comme un miroir. Sous couvert d’une apparence animale, ses personnages nous parlent, agissent et nous percevons la critique au-delà des mots et des êtres visés.

LE ROMAN D’YSENGRIN

Qui n’a jamais entendu parlé étant enfant du rusé Renart et de ses palpitantes aventures ? Moqueur et intrépide, il parvient toujours à duper son cousin le loup, nommé Ysengrin[4]. Brutal, tyrannique, lâche, despotique, injuste et ingrat, ce dernier n’a rien d’admirable, bien au contraire et il semble juste dans le récit qu’il soit puni. Le personnage d’Ysengrin appartient à une tradition ancienne. Le Roman de Renart, qui est aujourd’hui une référence littéraire, ne date que du XIIIe siècle. Il est le fruit de deux autres ouvrages antérieurs : l’Ecbasis[5] et l’Ysengrimus[6], datant rétrospectivement des XIe et XIIe siècles. Dans un monde zoomorphe où les travers sont exacerbés, où toute vérité est exhibée sans fard, les moines -auteurs, reproduisent les activités et les règles monastiques ainsi que les comportements liés à l’environnement social et religieux.

Figure 2 : La pêche à la queue.
Fig. 2 : La pêche à la queue.

Ainsi ils donnent naissance au monachus lupus, le loup-moine parjure, goinfre, blasphémateur, simoniaque, portrait parfait du mauvais moine et des autorités ecclésiastiques corrompues. Le Roman de Renart laïcise le propos en faisant des personnages des laïcs mais la critique des puissants demeure tout aussi incisive puisque l’on voit au travers des lignes la description d’un monde régit par une cour seigneuriale dont le lion est le roi et le loup le connétable[7].

Figure 3 : A la cour du roi Noble.
Fig. 3 : A la cour du roi Noble.

LA FEMME, CETTE LOUVE

Ne dit-on pas que le loup est une créature du diable et que la femme, parce qu’elle a succombé au serpent dans le jardin d’Éden, est plus sensible aux appels du Malin ? Mais alors… ils sont forcément liés !

Que l’on me pardonne ce syllogisme proprement religieux. Car il ne fait pas de doute que l’Église médiévale ait associé la femme et le loup aux créatures démoniaques. Et le Roman de Renart, ainsi qu’un conte traditionnel provençal semblent leur donner raison en faisant d’Eve la créatrice des loups. Ce récit raconte comment Adam, grâce à une baguette donnée par Dieu, fait jaillir des eaux les animaux de la création et comment son épouse, jalouse de ce pouvoir, se saisit de ce don en donnant naissance au prédateur[8]. L’analogie entre la femme et le loup n’est jamais très flatteuse. Il suffit pour s’en convaincre de lire les définitions des bestiaires :

« Loup : l’origine de ce nom est un mot du sens de « enlever de force », et pour cette raison, c’est à juste titre que l’on appelle louves les femmes dévergondées qui détruisent les bonnes qualités des hommes qui les aiment »[9].

Figure 4: Renart et Dame Hersent
Fig. 4: Renart et Dame Hersent.

Dès lors que les louves sont assimilées aux prostituées, il apparait difficile de redorer leur blason, d’autant que certaines images populaires entretiennent cette mauvaise réputation au Moyen Âge. Revenons un instant au Roman de Renart et à l’épisode controversé du viol de Dame Hersent, l’épouse d’Ysengrin[10]. Ce passage a fait couler beaucoup d’encre car selon certains, il ne s’agirait pas d’un viol mais d’une preuve de la lubricité de la louve qui ne rougirait pas d’être ainsi adultère et même devant son époux.  L’image d’Épinal de la louve mère nourricière est une exception anecdotique, la plus courante la rapproche d’une créature fausse, cruelle, diabolique, adjectifs que l’on retrouve sous la plume de Richard de Fournival (1201/1260) dans son Bestiaire d’amour.[11] Dans son ouvrage, l’auteur se sert des animaux pour décrire les comportements de la dame de ses pensées. Le loup représente donc la femme amoureuse dans toute sa cruauté, manipulant sans états d’âme l’être aimé, feignant l’indifférence, perfide et dissimulatrice. En réalité, comme l’explique S. Bobbé[12], la louve est avant tout une mère de lait et non une génitrice, représentant les femmes de petites vertus, la sexualité débridée, perverse et stérile car elle ne peut donner vie. Cruelle, manipulatrice, trompeuse et dépravée, le portrait de la femme au Moyen-Âge n’est guère positif, et encore moins lorsqu’on le croise avec celui du loup avec qui elle partage ces traits de caractères.

LA BÊTE HUMAINE : LE LOUP SAUVAGE ET HORS LA LOI

Telle une ombre menaçante tapie dans les sous-bois, attendant le moment propice pour surgir et s’emparer de sa proie, le loup est depuis toujours la source d’une angoisse toujours vivace. Si l’animal est si présent, à toute époque, dans les récits, illustrations, et déchaîne autant les passions, c’est parce qu’il nous est semblable en de nombreux points, et aussi parce qu’il demeure un mystère à nos yeux. L’homme, à force d’évolutions, a su se prémunir de tous les dangers et agressions extérieures, sauf du loup qui représente cette nature sauvage qu’il faut domestiquer, ceux qui sont hors de la société et qu’il faut ramener à la raison en les réintégrant à la communauté.

Figure 5: Loup armé.
Fig. 5: Loup armé.

C’est pourquoi sont assimilés aux loups par l’anthropomorphisme, les étrangers, les voyous, les païens et les tyrans, en tant que représentants de ce qui est hors la loi.  Le mythe de l’étranger, hérité de l’Antiquité, a été repris par le christianisme qui l’applique à ceux qui se sont écartés de la foi, vestiges d’un monde et de croyances disparues. Le loup, comme une peste insaisissable, frappe tous les bons croyants et leurs troupeaux et, de par son comportement de prédateur, tend à pérenniser son image de nuisance. Il serait cependant impropre de penser que le christianisme est seul responsable de cette représentation négative du loup[13]. Les guerriers se sont toujours assimilés aux fauves et en particulier aux loups, afin de s’attribuer leur force, leur férocité et leur brutalité. Mais ce qui fait les atouts des uns, peut être perçus comme des défauts par les autres, c’est pourquoi les pamphlétaires ont très tôt assimilé le tyran à un loup, et ce dès l’Antiquité. C’est Platon qui le premier a recours au canis lupus et à ses traits bestiaux pour décrire la figure du tyran, et notamment pour expliquer comment le protecteur du peuple devint un despote. Il construit sa réponse à cette question à travers l’allusion au mythe de Lycaon, aux rites sacrificiels du Mont Lycée et à la transformation de l’homme en loup :

« N’est-il pas évident que cela se produit quand le protecteur commence à faire ce qui est raconté dans l’histoire du sanctuaire de Zeus Lycaios en Arcadie ? Celui qui a goûté des viscères d’hommes, coupés en morceaux et mélangés à ceux d’autres victimes, doit nécessairement devenir loup […]. Pour un tel homme, après tout cela, n’est-ce pas une loi inévitable du destin, soit de périr de la main de ses ennemis soit de continuer d’être tyran et de devenir, d’homme qu’il était un loup ? »[14].

Il est intéressant de noter que lorsqu’il est assimilé à l’homme, ou lorsqu’il est anthropomorphisé, le loup n’a qu’une acception négative. N’oublions pas que l’animal est à ce jour, en dehors de l’ours, le seul prédateur et concurrent alimentaire de l’homme en Europe. Toutes ces représentations négatives, l’entretien presque religieux de mythes et de légendes visant à grandir le Grand Méchant Loup, sont à nos yeux l’aveu d’une peur intrinsèque de l’homme, celle de perdre le contrôle qu’il a peu à peu instauré sur la nature qui l’entoure. Avec la disparition progressive du prédateur, l’homme s’est habitué à être à la tête de la chaine alimentaire.

De tout temps craint pour le danger qu’il représente, admiré par sa force et sa ruse, le loup perd peu à peu de sa superbe au Moyen Âge, et plus encore à l’époque moderne et contemporaine, à mesure que s’affirme le contrôle de l’homme sur la nature.

L’anthropomorphisme, par ce jeu de clins d’œil et humour, raconte beaucoup de choses sur l’humain, plus que sur l’animal qui n’est finalement qu’un prétexte et le bouc émissaire pour critiquer nos travers. Victime de ce jeu littéraire, si le loup a aujourd’hui si mauvaise presse, c’est sans doute que le temps a fini par cristalliser ces stéréotypes dans nos esprits. La fiction a pris le pas sur la réalité…

Marielle SARRAN

 

[1] TESNIERE M.-H., Bestiaire médiéval : enluminures, Gand, 2003, p.13.

[2] Figure 1 : BnF (Bibliothèque Nationale de France), Manuscrits, Français 1581 fol. 6v.

[3] ANONYME LATIN, Traité de Physiognomonie, Paris, 2004, §126, p.134-139.

[4] Figure 2 : Roman de Renart, BNF, Manuscrits, fr.12584 f.68.

[5] Ecbasis cuiusdal captivi per tropologiam. L’évasion d’un prisonnier, Paris, 1998.

[6] NIVARD DE GAND, Ysengrimus, Paris, 1991.

[7] Figure 3 : Roman de Renart, BNF, Manuscrits, fr 1576, f.1.

[8] Roman de Renart, Paris, 1998, p.20.

[9] PIERRE DE BEAUVAIS, Le bestiaire, version longue attribuée à Pierre de Beauvais, Paris, 2010, LXIII, p.225.

[10] Figure 3 : Roman de Renart, BNF, Manuscrits, fr.1630 f.60v.

[11] RICHARD DE FOURNIVAL, Le Bestiaire d’amour, Paris, 2009, pp.150-170.

[12] S. BOBBE, L’ours et le loup, essai d’anthropologie symbolique, Paris, 2002, p.53-56.

[13] Figure 5 : Besançon – BM-ms. 0138, f.050

[14] PLATON, République, VIII, 565d-566a.

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