Couverture de l'ouvrage - édition 2013.

 

L’origine de la Première Guerre mondiale est souvent discutée. On débat régulièrement pour savoir qui est responsable du déclenchement de ce conflit meurtrier, pourquoi une telle guerre a enflammé l’Europe. Ce type de discussion revient fréquemment et n’est jamais véritablement tranché. Dans ce livre, Christopher Clark, propose de reprendre la question mais en changeant l’interrogation, passant du « pourquoi » au « comment ». Démarche intéressante, dès le départ, puisqu’il n’est pas rare, y compris en Histoire, que pour répondre à la question de la cause il faille, en fait, comprendre le processus. Pour répondre à cette question, l’auteur commence longtemps avant le conflit, alors que les alliances qui le structureront ne sont pas encore en place. Il décentre également notre regard, en faisant, notamment, commencer son livre en Serbie, avec l’assassinat du roi Alexandre Ier et de la reine Draga en mai 1903. Il opère des allers-retours entre les lieux et les époques et fait la part belle aux témoignages des diplomates d’alors, des personnages souvent peu connus qui eurent pourtant un rôle essentiel.

C’est un ouvrage intéressant et novateur par bien des aspects. Tout d’abord par sa thèse même qui lui donne son nom. En effet, la conclusion que Christopher Clark tire de son travail est que, tels des somnambules, les décideurs européens ont avancé vers la guerre sans vraiment s’en rendre compte, persuadés qu’ils agissaient de la seule manière possible. Voilà qui coupe court à l’éternelle querelle qui cherche à prouver que tel ou tel État est responsable du conflit meurtrier ! L’ouvrage montre aussi à quel point certaines idées reçues, partagées par les décisionnaires – comme le fait que les diplomates et dirigeants français aient a priori plus de sympathie pour l’État-nation serbe que pour l’empire austro-hongrois – ont pu être tragiquement décisives dans le déclenchement de la guerre.

Enfin, Christopher Clark nous fait pénétrer dans les ambassades et les cabinets gouvernementaux. Outre un goût tout personnel pour ce genre de question, cela permet de rappeler que les différents acteurs politiques d’un pays étaient loin d’être unanimes sur les questions de politique étrangère ainsi que de montrer que le jeu des alliances aurait pu être bien différent. Rappelons, par exemple, qu’à la fin du XIXe siècle c’est bien avec le Royaume-Uni que la France a failli entrer en guerre notamment lors de l’incident de Fachoda qui intervint en 1898 dans l’actuel Soudan du Sud, dans le cadre de l’expansion coloniale des deux puissances !

Cet ouvrage est écrit dans un style plutôt plaisant et l’action peut se lire comme une intrigue pleine de surprises dont on connaît pourtant la fin tragique. Il est de plus agrémenté de cartes et d’illustrations qui rendront sa compréhension plus aisée et plus vivante. Dans les défauts, outre une longueur qui peut effrayer, mais qui me semble nécessaire au vu du sujet et de l’ambition de l’auteur, on peut regretter l’absence d’un glossaire des noms propres qui eut été bien utile. On finit par connaître les différents acteurs mais le lecteur peu habitué à certains noms risque d’avoir, au début, du mal à s’y retrouver. Les noms propres sont, logiquement, nombreux et je reconnais avoir dû plusieurs fois faire des vérifications pour ne pas confondre des dignitaires austro-hongrois et allemands. Puisque ce livre nous entraîne dans différentes régions d’Europe, il me semble que ce type de confusion peut apparaître de multiples manières suivant le lecteur. Cependant, qui surmontera ces difficultés en sera pleinement récompensé ; si cette période m’intéresse, je n’en suis pas spécialiste et mes derniers cours sur la question remontent au lycée : j’ai pourtant pu le lire d’une traite, si l’on excepte mes hésitations sur les noms propres précédemment évoquées. Je peux donc vous recommander cet ouvrage sans hésitation, si le sujet vous intéresse !

 

CLARK, Christopher, Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, traduit par Marie-Anne de Béru, Paris, Flammarion, 2013.

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