Savoirs et Devoirs

1. Ce que nous savons de l’histoire des animaux.

Extinctions.

Bien qu’elles soient bien plus nombreuses, on résume souvent les extinctions massives d’animaux qu’a connu la Terre à 5 grandes occurences.

La première a lieu il y a 445 millions d’années (fin de l’Ordovicien). Les invertébrés, les trilobites et les céphalopodes sont la classe dirigeante de la terraformation[1], mais ils se heurtent à une grande phase de glaciation. Elle provoque d’abord une baisse brutale du niveau de la mer puis une remontée rapide des eaux. Les écosystèmes en sont complètement bouleversés et 85% des espèces sont balayées.

Il y a 380 millions d’années, l’extinction du Dévonien va quant à elle décimer 75% des espèces. Plusieurs facteurs sont avancés par les scientifiques, qui se seraient étalés sur 20 millions d’années. Une nouvelle glaciation, la chute d’un astéroïde mais aussi l’expansion massive de la végétation continentale, qui modifient complètement les échanges entre le milieu terrestre et les milieux océaniques et atmosphériques.

C’est à la fin du Permien, il y a 250 millions d’années, que survient l’écocide le plus important de l’Histoire de la Terre. Elle entraîne la disparition de 95% des espèces marines et de 70% des espèces terrestres. Les facteurs retenus cette fois sont une intense activité volcanique libérant d’importantes quantités de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Ce qui aurait entraîné un réchauffement climatique brutal.

50 millions d’années plus tard, l’extinction Trias-Jurassique touche 20% des espèces marines et emporte une bonne partie des Thérapsides et des gros amphibiens. Les dinosaures et les mammifères après cette catastrophe s’étendront et se diversifieront.

Enfin,  il y a 65 millions d’années la grande extinction de la plupart des dinosaures (ils nous restent ce que nous appelons oiseaux) marque la fin du Crétacé. Elle est probablement due à une intensification de l’activité volcanique et la chute d’un énorme astéroïde. À l’échelle planétaire, 75% des espèces vivantes sont éradiquées.

Une fois la Terre remise de ce cataclysme, les mammifères ont le champ libre et vont rapidement s’imposer comme les nouveaux seigneurs du Cénozoïque. L’Homo Sapiens fait son apparition parmi eux. En l’espace de 250 000 ans, il colonise toute la planète, certains proposent d’appeler aujourd’hui cette dernière séquence l’anthropocène (le prix Nobel de chimie Paul Crutzen) et elle laisse probablement place à une sixième extinction massive en cours. Le terme est débattu, il peut paraître plus précis de parler d’Âge du capital (Hobsbawm) comme le propose l’historien des sciences Jean Baptiste Fressoz, étant donné que ce n’est pas l’espèce humaine seule qui engendre cette extinction, mais des humains outillés et organisés d’une manière spécifique.

L’exemple du chat. Dans les exemples d’histoire des animaux en dehors de leurs interactions avec les humains on peut noter par exemple une esquisse surl’histoire de la provenance des chats[2]. Ils viendraient plutôt de l’Inde et se serait multiplié en raison de la prolifération de souris favorisée par l’invention de l’agriculture. Les chercheurs observent deux vagues de domestications, l’une après le néolithique, l’autre à l’époque de l’antiquité classique à partir de l’Égypte.

2. L’histoire mêlée des humains et des animaux.

Dans leur introduction à une Histoire humaine des animaux de l’Antiquité à nos jours[3], Janick Auberger et Peter Keating relèvent :

« L’animal a pu se passer de l’homme pendant presque toute l’histoire de la vie sur la Terre, mais l’inverse est impossible […] »

« L’histoire de l’homme est aussi celle des bêtes, et les rapports qui les unissent sont très contrastés, l’homme pouvant être à la fois et tour à tour la victime et le bourreau de ceux qu’on a pu appeler parfois « nos frères inférieurs » (François d’Assise). »

Brian Fagan dans son livre La grande histoire de ce que nous devons aux animaux[4] montre à travers l’histoire les rapports mêlés des humains aux animaux.

« Il y a au moins 70 000 ans […] nous sommes devenus d’authentique animaux sociaux, animés d’un vif désir de nous lier non seulement entre nous, mais aussi avec d’autres être vivants. »

« L’histoire relatée ici commence il y a 20 000 ans […]. Parmi les huit animaux qui ont joué un rôle majeur dans notre histoire, le premier est le chien, suivi par la chèvre, le mouton, le cochon, le taureau, l’âne, le cheval et le chameau. »

« Il y a plus de 15 000 ans, des rapports de proximité et de respect mutuel entre les hommes et les loups […] entraînèrent une sorte de compagnonnage, de coopération. » Qui produit le chien.

« Le millénaire […] durant lequel les humains domestiquèrent les animaux, il y a environ 12 000 ans. Chèvres, moutons, porcs et bientôt vaches furent apprivoisés et devinrent d’ordinaires animaux de ferme ».

L’espèce humaine s’organise son monopole de la prédation.

La transition de la campagne à la ville dense entraîne la perte d’une relation personnelle aux animaux.

« Dans les campagnes, les fermiers et les éleveurs ne possédaient encore que de petits troupeaux. Ils connaissaient chaque bête par son nom, comme ce fut le cas jusque dans les temps modernes. C’est dans les villes denses en constante croissance et dans leurs arrière-pays que la relation entre animaux et humains subit un profond changement. La demande de viande et d’autres produits animaux était si forte que la taille des élevages connut une hausse spectaculaire pour approvisionner les marchés urbains. Les élevages bovins et ovins rassemblaient désormais des centaines de bêtes. Les animaux de ferme devinrent des biens impersonnels, élevés et vendus par tête, dont le chef de famille tirait profit. Cela ne signifie pas que les hommes n’avaient plus de liens affectifs avec leurs bêtes, mais l’ampleur même de la demande alimentaire due à la croissance démographique allait à l’encontre d’une relation personnelle. »

L’âne, puis la mule, avant le cheval, joua un rôle majeur en 2 500 av. J-C. En rendant possible « les voyages à travers des zones arides avant le chameau, à une époque où la majorité des communications longue distance se faisaient par voie maritime. »

Très utilisé, il fut aussi l’un des plus maltraité.

« Prolifique, il fut exploité sans pitié, parfois jusqu’à la mort, dans un contexte où les bêtes de somme étaient perçues comme une forme de transport en commun, et non comme des individualités. »

Le cheval (septième animal) dont l’usage est plus tardif eu plus de chance en bénéficiant d’un lien plus étroit grâce à l’équitation.

« L’équitation suppose une grande complicité entre le cavalier et sa monture, qu’il faut sans cesse entretenir, surtout lorsqu’il s’agit de garder des troupeaux ou de former de attelages. »

Il devint un symbole de prestige et fut très utilisé dans les campagnes armées mongoles de Gengis Khan.

« Si notre huitième animal, le chameau, joua lui aussi un grand rôle dans notre évolution, ce n’est pas seulement grâce à ses capacités exceptionnelles en milieu aride. En inventant la selle, l’homme fit de lui un animal de bât tellement efficace qu’il permit la conquête du Sahara et qu’il aurait, dit-on, empêché le développement du chariot dans le monde méditerranéen pendant des siècles. »

Les animaux favorisèrent l’autonomie des peuples et leur interactions. Le partage vestimentaire, alimentaire, mais aussi culturel (les idées notamment) de « l’Asie vers la Méditerranée, de l’Afrique vers le nord. »

Ils permirent l’exploitation par le Vieux Continent de l’or de l’Afrique.

« Il nous est difficile aujourd’hui d’imaginer un monde dans lequel le vent, la force des bras humains et surtout les animaux étaient les seules sources d’énergie. En ces temps-là, des millions d’agriculteurs vivaient en relation étroite avec leurs animaux. Par exemple, beaucoup de fermiers au Moyen Âge partageaient leur maison avec leur bétail, ils connaissaient chaque animal individuellement et appréciaient leur contribution au quotidien. »

L’usage des animaux s’est transformé avec la révolution industrielle, et l’apparition du moteur. Leur destruction sous forme de viande devin plus importante, bien qu’ils soient encore exploités pour certains transports (à la mine ou dans les champs, là où les trains ne pouvaient pas passer notamment).

De nouveaux rapports s’ancrent : cruauté, souci pour le bien-être animal, animaux de compagnie.

« la cruauté envers les bêtes concernées devint un problème de société à l’époque victorienne, en même temps que se développait l’engouement pour les animaux de compagnie dans les foyers bourgeois. »

Les débats éthique sur la zootechnie sont beaucoup plus tardifs.

« Il fallut toutefois attendre le XIX s. et même le début du XX pour voir émerger les premiers débats sur l’utilisation des animaux pour l’alimentation ou encore la vivisection. Et ce n’est que tout récemment que le souci de leurs droits a gagné les élevages et les laboratoires. »

3. Ce que nous leur devons.

Michel Rousseau dans son livre l’Animal civilisateur de l’Homme (1962) montre ce que les animaux nous ont permis à travers la science. Dans une recension du livre par Marcel Josserand[5] on relève :

« A quel stade seraient encore l’anatomie, la physiologie, la biologie, la réflexologie, l’immunologie et, donc, la sérothérapie, etc., sans le chien, le lapin, la souris, le cobaye et n’oublions pas la grenouille ! Et la génétique se serait-elle constituée en science sans le Drosophila melanogaster ? L’Auteur songe même à saluer le rôle de « Laïka » dans les premiers exploits de l’astronautique ;

_dans celui des lettres et ceci dans tous les pays, qu’il s’agisse du Roman de Renart ou de l’inoubliable Mowgli ;

_dans celui de la beauté sous toutes ses formes. Il est inutile de rappeler combien dessinateurs, peintres, sculpteurs s’inspirèrent de l’animal. Plus inattendue est l’indication de ce que lui doivent les musiciens : savait-on que c’est à la sitelle que Mozart a demandé le motif initial de sa symphonie « Jupiter » et que, dans son 6e quintette, Boccherini a introduit toute une volière ? »

Nous devons plus aux animaux que de la « nourriture ». Ces bêtes de sommes nous ont permis d’être ce que nous sommes.

Alors que nous les dressions, les domestiquions, en faisant leurs exploitations, nos garde-mangérs, eux nous ont élevés. Une des rares choses qu’ils ne nous ont pas appris c’est à faire passer l’organisation de leurs destructions et transformations en aliments pour de « l’élevage ».

Il sont autour de nous, mais nous avons appris à les oublier, pour ne plus concentrer notre attention que sur quelques-uns d’entre eux.

Descola dans l’article « À chacun ses animaux[6] » fait la critique de l’horizon culturel occidental qui ne se soucie que de certains animaux qu’il voudrait libérer :

« les « animaux libérables », ceux qui mobilisent les organisations animalitaires, ne représentent que quelques dizaines d’espèces tout au plus. Ce sont les plus familières aux Occidentaux, les animaux d’élevage, les animaux de compagnie et le gibier, auxquels s’ajoutent quelques espèces sauvages emblématiques, généralement des prédateurs, dont la quasi-disparition a été perçue comme une perte symbolique et un appauvrissement de la diversité de la vie ; à cela s’ajoutent des espèces exotiques, à peu près toujours les mêmes, conservées dans des lieux spéciaux pour l’édification et le plaisir du public urbain. Ce sont là les espèces dont on se soucie, parce qu’elles partagent notre intimité ou vivent à notre périphérie immédiate, parce que nous les avons domestiquées, parce que nous nous en alimentons, parce que leur observation dans les zoos ou les cirques nous divertit. Lorsqu’une dimension morale du rapport à l’animal est évoquée, c’est toujours de ces espèces-là qu’on parle, non des bactéries, des tiques ou des harengs. Bref, ce sont nos animaux à nous, les citoyens des pays riches.[7] »

« L’ethnocentrisme de la question de la libération animale vient d’abord de cela, bien sûr. Pour qu’il y ait libération, il faut au préalable un asservissement, et pour qu’il y ait asservissement il faut une domestication, à tout le moins une prise de contrôle. »

Le souci pour l’ensemble des vivants pourrait déborder les seuls considérés comme « libérables » et prendre en compte aussi les conditions qui permettent leurs vies (habitats, ressources) afin de favoriser les processus soutenant une biodiversité toujours grandissante.

[1]Nous employons volontairement ces termes, en partageant le type d’analyse déjà proposé par Kinji Imanishi dans les années 50 dans son livre Le Monde des êtres vivants.

[2]Laure Cailloce, Comment le chat a conquis le monde (19.06.2017). https://lejournal.cnrs.fr/articles/comment-le-chat-a-conquis-le-monde

[3]Janick Auberger, Peter Keating, Histoire humaine des animaux de l’Antiquité à nos jours. 2009. Introduction. Mes recherches me laisse penser que cette idée bien exprimée est en fait reprise à Robert Delort.

[4]Brian Fagan, La grande histoire de ce que nous devons aux animaux. [2015, 2017 fr]. Introdution.

[5]Josserand Marcel. Michel Rousseau. — L’Animal civilisateur de l’Homme, Paris, 1962. In: Bulletin mensuel de la Société linnéenne de Lyon, 32e année, n°3, mars 1963. pp. 95-96 ;

http://www.persee.fr/doc/linly_0366-1326_1963_num_32_3_7127_t1_0095_0000_7

[6]Philippe Descola, À chacun ses animaux. Dans Qui sont les animaux ? Dir. Jean Birnbaum. 2009.

[7]Philippe Descola, À chacun ses animaux. Dans Qui sont les animaux ? Dir. Jean Birnbaum. 2009.

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