L’humiliation de l’homme par la femme est un thème courant de la littérature et des représentations iconographiques du Moyen Age. Représenté comme naïf, soumis à une femme qui lui dicte ses moindres désirs, l’homme est ridiculisé, se retrouvant ainsi plus bas que la femme elle même. De nombreux récits moqueurs nous sont parvenus, décrivant ces hommes alors montrés comme faibles. Le lai d’Artistote en fait partie. Un lai est un poème d’amour courtois, mais ici, son auteur, Henri d’Andeli, en fait un objet de rire. Il semblerait que ce lai ai une origine assez ancienne : l’image du maître moqué ou du sage séduit serait originaire de contes d’Inde orientale ou de provinces arabes, et aurait traversé des pays entiers, se diffusant grâce à une tradition orale forte. Henri d’Andeli aurait alors pris sa plume pour qu’Aristote incarne ce sage et ce maître ridiculisé.

Aristote, le célèbre philosophe, est alors le précepteur d’Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), et reproche à ce dernier d’être trop souvent déconcentré par un courtisane nommée Phyllis dont il était amoureux. Le roi de Macédoine cesse donc de voir sa belle, qui, pour se venger, décide de séduire le vieux philosophe. Tombé sous son charme, Aristote cède à un chantage particulier qu’elle lui fait … :

« Lors ne s’i plus demorée ;

La sele qu’il ot aportée

Prent la pucele maintenant

Que plus ne sera atargant.

Cele ki fu sage a devise

S’est tant de la sele entremise

Qu’ele li met de sor le dos

Molt fait amors de viex redos

Puis que nature le sermont

Quant tot le meillot clerc del mont

Fait comme ceval enseler

Et puis a. iiiij Piez aller

Tot catonant de sore l’herbe

Cini covient example et proverbe ;

Sel saurait bien a point conter

La damoisele fait monter

De sor son dos et si la porte » [1]

Phyllis, arrive donc à ridiculiser le philosophe, qui se retrouve harnaché et sellé comme un cheval, et l’oblige à déambuler dans les jardins du château. Aristote est pris en défaut par son élève, et donc obligé de se justifier : il accuse alors « amors et Nature » (v. 409), la morale étant que si un sage philosophe, aidé par des années d’expérience, n’arrive pas à résister à la tentation d’une si belle jeunesse, comment un jeune roi le pourrait-il ?

Les versions du poème sont nombreuses, mais les représentations iconographiques le sont encore plus. Elles symbolisent l’homme se mettant lui même dans une posture ridicule, par la ruse et la malignité d’une femme, qui apparaît alors comme plus intelligente que lui. Le thème est si souvent repris qu’on le retrouve sur de multiples supports : gravures, enluminures, tapisseries, peinture ou même orfèvrerie ! Je vous livre ici quelques représentations de ce thème.

Cet objet de bronze est un aquamanile, un petit récipient permettant de se laver les mains. Ici, le sommet de la tête de Phyllis s’ouvre, pour recevoir de l’eau, qui se déverse ensuite par un robinet situé dans la gorge d’Aristote. Cet objet de la vie courante montre bien la présence d’une telle histoire, d’un tel roman dans la vie quotidienne, et non pas un genre d’exception. Ce thème rentre également dans les programmes iconographiques de lieux religieux. On le retrouve par exemple dans le cloître de Cadouin, en Dordogne. Le style gothique flamboyant donne ici aux personnages un aspect heureux, en témoignent leurs grands sourires, faisant ressortir le plaisir que les deux protagonistes peuvent ressentir.

On le retrouve également dans l’ancien presbytère de Lagrasse, dans l’Aude. Situé plus précisément dans l’ancienne chambre du prêtre, une peinture sur une solive d’un plafond peint présente Aristote un peu plus jeune qu’habituellement. La présence d’une telle représentation dans un tel endroit a de quoi étonner, mais peut s’expliquer par la présence habituelle d’un tel récit dans les traditions orales et les représentations iconographiques.

Plafond peint de la maison du patrimoine, Lagrasse, Aude, Avant 1492

A la fin du XVIe siècle, ce sont les gravures qui se font de plus en plus nombreuses, notamment aux Pays Bas : l’histoire franchit de nouvelles frontières. Ici, une grande partie du poème est représenté : à l’arrière plan, Alexandre, penché sur son bureau, travaille sérieusement tandis que dans l’autre pièce, Phyllis chevauche Aristote. De nombreux instruments représentant le philosophe, la sagesse se trouvent à sur le bureau : on retrouve un globe terrestre, de nombreux ouvrages, une boussole etc. Aristote est représenté comme ayant abandonné ses recherches afin de profiter d’une Phyllis nue, sa domination renforcée par la cravache qu’elle tient à la main.

Pieter de Jode, Aristote et Phyllis, Pays-Bas, 1588-1592, Riekmuseum, Amsterdam

 

Ce thème a une longue postérité. Le peintre Etienne Jeaurat, inspiré par les représentations précédentes, en fait une peinture plus sobre, plus « habillée », ou l’Antique apparaît en arrière plan. On remarquera peut être une certaine pudeur : Phyllis apparaît comme une courtisane, la jambe dénudée, mais toute nudité a disparu.

Etienne Jeaurat, Aristote et Canaspse, milieu du XVIIIe siècle, musée de Beaux Arts de Dijon

Nous terminerons cette rapide présentation de quelques représentations du thème d’Aristote et Phyllis par la plus singulière d’entre toutes. Il s’agit ici d’une insigne, que l’on portait fixée sur ses vêtements. Ces petites broches étaient particulièrement prisées des pélerins, mais le tout est de savoir pour quelle raison … Un nouvel article traitera donc de ces insignes à connotation clairement sexuelle, mais utilisée dans un but religieux, et même pourrait-on dire, pieux.

H. J. E. Beuningen, A. M. Koldeweig et D. Kicken, Heeling en profaan II, 1993

 

A Laurane, qui fut pendant deux ans une source d’inspiration et une force de travail dont on ne peut que s’inspirer.

Moréna LECOINTE

 

[1] HERON Alexandre, Le lai d’Aristote d’après le texte inédit du manuscrit 3516 de la Bibliothèque de l’Arsenal, Rouen, Imp. L. de Gy, 1901, Le lai d’Aristote par Henri d’Andeli, vers 504-518.

One thought on “Le Lai d’Aristote”

  1. En ce qui concerne Lagrasse, la peinture n’est pas sur une solive, mais sur un closoir.
    La peinture est légèrement plus tardive : comprise entre 1494 et 1496. A cette époque là, la maison n’est pas encore un presbytère. Elle le deviendra une quarantaine d’années plus tard. Rien ne dit que ce plafond ait surmonté la chambre d’un prêtre.
    En tous cas, elle a été conçue dans un tout autre contexte, non documenté.

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