Les discours littéraires et les enluminures médiévales regorgent de sous-entendus (parfois subtils, souvent nettement moins) pour montrer et décrire les organes génitaux. Pudeur ou simple volonté de satire et de moquerie, les raisons de telles représentations peuvent être nombreuses, et évoluent au fil du temps.

 

Le sexe féminin

Parlons du sexe féminin dans un premier temps. Ce dernier fut d’abord représenté par un escargot. Depuis l’Antiquité, son hermaphrodisme est connu, et devient le symbole de la fertilité. Sous l’empereur Claude (10 av. J.C. – 54 ap. J.-C.), on connaît une gemme intaillée, représentant un escargot entouré d’une foule de phallus menaçants.

Intaille antique brocardant Messaline, Ier siècle.
Intaille antique brocardant Messaline, Ier siècle.

On y trouve également l’inscription suivante : MESSAL[INA] INVICTA CLAUDI[US]. Cette gemme ferait référence au tempérament fougueux de Messaline, la femme de Claude. Messaline « la sulfureuse », troisième épouse de l’empereur, était considérée par ses contemporains comme la pire débauchée, une impératrice qui n’hésitait pas à côtoyer les bordels et à organiser de grandes orgies dans le palais. Il n’est pas utile ici de démêler le vrai du faux de ces histoires, mais de constater que son nom est bel et bien associé à un escargot, entouré d’une foule de phallus.

Cette représentation d’un escargot a bien évidemment une postérité à l’époque médiévale. On le retrouve notamment dans les marginalia, dans un thème que l’on nomme La lutte contre les escargots[1]. Ce dernier, après avoir été interprété par Lilian Randall comme une représentation de la couardise des lombards, est depuis peu réhabilité et réinterprété. Ainsi, on peut retrouver des représentations de chevaliers combattant des escargots[2], animal assimilé aux organes génitaux féminins.

D’autres chevaliers, ou hommes tout simplement, sont représentés en train de supplier les escargots, les mains jointes, à genoux devant eux. Peut-être affirment-ils ici leur faiblesse par rapport au sexe féminin ? Ou bien supplient-ils ces sexes féminins métaphoriques de leur offrir leurs faveurs ? Dans tous les cas, aucune représentation de chevalier combattant un escargot ne montre un chevalier vainqueur. Sur l’une de ces représentations, l’escargot est même directement associé à la figure féminine, qui semble émaner de sa coquille.

L’escargot n’est pas le seul animal à représenter le sexe féminin : c’est le cas également du lapin. Cette image provient d’un jeu de mot : le lapin, en latin, se dit « cuniculus » ou « conil ». Dès l’antiquité, le rapprochement est fait entre ce mot et « cunnus », le con. Le lapin est donc parfois associé au sexe féminin (même si le plus souvent, les représentations de cet animal sont réalisées dans le cadre du thème du « monde à l’envers », dans lequel les faibles prennent la place des forts, les animaux la place des humains).

Sa postérité est grande : on utilisera le mot « connil » jusqu’au XVIe siècle. On utilise même le verbe « conniler » pour décrire les rapports sexuels. Ronsard écrit d’ailleurs les vers suivants :

Japant à la porte fermée
De la chambre ou ma mieux aymée
Me dorlottait entre ses bras
Conillant de jour dans les draps[3]

Livre d'heures de Maastricht, BL Stowe 17 (vers. 1300), 185r, Liège.
Livre d’heures de Maastricht, BL Stowe 17 (vers. 1300), 185r, Liège.

Et la chatte dans tout ça ? L’expression est plus récente. Au Moyen Age, il était seulement utilisé au masculin pour désigner le sexe féminin : on parlait donc de chat[4]. Deux hypothèses s’affrontent pour connaître la provenance de ce terme : s’agit-il d’une ressemblance avec le pelage ? Ou d’un jeu de mot avec le chas de l’aiguille, à savoir le petit trou dans lequel on enfile le fil ?[5] Rien n’est moins sûr mais la métaphore du chat apparaît seulement à la fin de l’époque médiévale, et n’est couramment utilisé qu’à partir du XVIe siècle.

Le sexe masculin

On trouve bien plus de métaphores animales pour parler du sexe masculin. S’il est parfois décrit comme un animal puissant et fougueux, on parle plus souvent de lui comme un rongeur petit et fouineur ou comme un oiseau au long bec.

Parlons du cheval dans un premier temps. Cheval, jument ou poulain sont autant de termes utilisés. Par exemple, le cheval, nommé Bauçant, est utilisé dans le fabliau La Veuve, pour décrire l’insatiabilité de la femme et la jument, dans le même fabliau, décrit l’épuisement de la « bête » :

Dame, vos avès un gloton qui trop sovent velt alaitier :
il a fait Bauçant dehaitier !
(Dame, vous avez un glouton/qui veut téter trop souvent :/il a rendu malade Bauçant)[6]
Vos poés tant estraindre l’ive
Qu’il n’i a seve ne salive
(Vous pouvez presser la jument / jusqu’à ce qu’elle n’ait plus ni suc ni salive)[7]

On trouve l’image du poulain dans La Damoisele qui ne poot oïr parler de foutre :

[…] Que est ici,
Davïet, si roide et si dur
Que bien devroit percier un mur ?
Dame, fet il, c’est mes polains,
Qui mout est et roides et sains,
Mais il ne manja des ier main

(Qu’est-ce que c’est ici,/David, demande-t-elle, si raide et si dur/qu’il pourrait bien percer un mur ?/- Dame, fait-il, c’est mon poulain,/qui est très fort et sain,/mais il n’a plus mangé depuis hier matin.)[8]

Sont régulièrement utilisées des images de rongeurs pour désigner le sexe masculin. On trouvera ainsi l’écureuil ou la souris par exemple. De nombreux fabliaux racontent comment des hommes trompent des jeunes femmes naïves, en leur faisant croire que leur sexe est un rongeur ayant besoin d’affection et finalement leur demandent s’il peut rentrer dans leur terrier pour s’amuser et sautiller, en sécurité[9]. Nous citerons ainsi le fabliau L’Esquiriel (L’écureuil) :

The Lady and the Squirrel, L'assomoir, Luttrell Psalter, MS. 42130 (1320-1340), f. 33r, British Library.
The Lady and the Squirrel, L’assomoir, Luttrell Psalter, MS. 42130 (1320-1340), f. 33r, British Library.

Son escuiroel li mist o con.
Li vaslez ne fut pas vilains : Il commence à movoir les rains […] Sire Escuiruel ; or del cerchier !
Bones nois puissiez vous mengier !
Or cherchiez bien et plus parfont ! Jusques ilues ou eles sont.

(Il lui mit son écureuil dans le con./Le jeune homme ne fut pas vilain : /il commence à bouger ses reins. […] Seigneur l’Ecureuil, cherchez ! Puissiez-vous manger de bonnes noix ! Cherchez bien et plus profond/Jusqu’à l’endroit où elles sont.)[10]

 

Le lapin peut également être assimilé au sexe masculin, mais on ne retrouve cette métaphore que dans un fabliau, Trubert. L’organe masculin est décrit comme inoffensif et mignon, et la jeune fille, séduite par Trubert, se retrouve attendrie par le petit animal. Trubert lui explique que son petit lapin est effrayé, et la jeune fille le caresse pour le rassurer. Il la convainc ensuite du fait que son lapin doit rentrer dans son terrier.

[…] le met gesir en mon con tel foiz est ; grant aise me fet et grant bien. -Et voudroit il entrer ou mien ?
-Oïl, se il vos connessoit,
mout voulentiers i enterroit, mes il covient acointier

(je le fais/parfois coucher dans mon con ;/il me procure beaucoup de plaisir et de bien être./ – Et voudrait-il entrer dans le mien ?/-Oui, s’il vous connaissait,/il y entrerait très volontiers ;/mais il faut se familiariser avec lui.)[11]

Pour l’oiseau, les représentations iconographiques sont plus rares. La métaphore est ici très simple. Le bec de l’oiseau est assimilé au sexe masculin, de par sa forme, mais aussi de par sa capacité à fouiller dans la terre. Sont alors représentés des oiseaux au longs becs (grues ou cigognes).

 

Bréviaire de Renaud de Bar, MS. 107 (1302-1303), fol. n.c., Bibliothèque de Codecom, Verdun.
Bréviaire de Renaud de Bar, MS. 107 (1302-1303), fol. n.c., Bibliothèque de Codecom, Verdun.

Le coït violent

Si certains animaux représentent ainsi les organes génitaux féminins ou masculins, on peut trouver certaines représentations de ces animaux joutant. Ces joutes sont alors la métaphore d’un coït violent et brutal (mais pas nécessairement d’un viol)[12]. La joute pourrait également représenter la prise de possession de la femme, et montrer tout le mérite de l’homme ayant réussi.

 

La figure du singe sodomite

Le singe représente la plupart du temps la figure du diable, du vice et du paganisme[13]. Durant le XIVe siècle, les clercs n’hésitent pas à ridiculiser l’amour courtois en le représentant exécuté par des singes dans certains manuscrits. En réaction, les chevaliers diffusent la comparaison entre les ecclésiastiques et les singes, décrits comme sodomites et dévots. Dans des représentations iconographiques (comme celles ci-dessous), le postérieur de l’animal est souvent victime d’une agression : il n’y a aucun plaisir décrit. Les représentations de singes sodomites découlent d’un changement de mentalités. Si avant le XIIIe siècle, l’homosexualité était perçue comme un péché « classique », bénéficiant d’une clémence remarquable, il n’en va plus de même au siècle suivant. Il devient péché mortel, et les homosexuels (que l’on appelle alors sodomites) sont menacés de la peine du feu (le bûcher).

Les métaphores animales s’appliquant aux sexes masculins comme féminins ou aux pratiques sexuelles sont donc nombreuses, et certaines d’entre elles sont aujourd’hui encore utilisées. « Chatte » est par exemple rentré dans les expressions d’argot courant. D’autres mériteraient une recherche plus approfondie (comme la levrette). Mais nous pouvons saluer ici l’imagination de ces hommes qui, par pudeur (on ne montrait que très rarement le sexe féminin), réussissaient tout de même à le sous-entendre.

Moréna LECOINTE

 

[1]Si le thème des escargots vous intéresse, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil sur le fantastique WordPress « Hunting for snails » (https://huntingforsnails.wordpress.com/), qui tente de dresser une liste de toutes les représentations.

[2]WIRTH Jean (dir.), Les marges à drôleries des manuscrits, 1250-1350, Genève, Librairie Droz, 2008.

[3]DE RONSARD Pierre, Gaîté VI, 1573.

[4]LEGUAY Jean-Pierre, Vivre en ville au Moyen Age, Paris, Gisserot, 2006.

[5]DUNETON Claude, La puce à l’oreille, Paris, Le livre de poche, 1978.

[6]La Veuve, v. 482-484, ZINK Michel, Fabliaux érotiques, Paris, Hachette, 2016.

[7]La Veuve, v. 491-491, idem.

[8]La Damoisele qui ne poot oïr parler de foutre, dans Fabliaux érotiques, op.cit., vers 170-175.

[9]POITRAL Sophie, « Des apparences fantasmées dans les fabliaux érotiques »,  Apparences médiévales, n°2, 2008.

[10]L’Esquiriel, dans Recueil générale et complet des fabliaux, Paris, Ed. A. Montaiglon et G. Raynaud, 1872-1890, vers 136-138 et 140-143.

[11]Trubert, Fabliaux érotiques…, op.cit., vers 2489-2495.

[12]WIRTH Jean (dir.), Les marges à drôleries des manuscrits, 1250-1350, Genève, Librairie Droz, 2008.

[13]GELY-ARGOUD Marianne, « Les fous en image à la fin du Moyen-Age. Iconographie de la folie dans la peinture murale alpine (XIVe-XVe siècle) », Babel. Littératures plurielles, n°25, 2012, p. 11-37.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.