Bannière : abbaye de Fontfroide
Cloître et salle capitulaire de l’abbaye de Fontfroide, XIIIe-XIVe siècles.

Les monastères cisterciens, plus généralement connus dans le Nord de la France, ont aussi eu un essor très important dans les régions méridionales et méritent sans nul doute de s’y arrêter quelques heures pour s’imprégner de la magie que ces lieux dégagent. Il serait trop long et fastidieux de présenter toutes les abbayes de l’Ordre établies dans le Sud de la France. Pour cette raison seuls les monastères les plus importants et les mieux conservés seront ici brièvement exposés, soulevant l’intérêt, nous l’espérons, tant des amoureux des pierres que des simples curieux de l’histoire de notre beau pays.

Il convient tout d’abord d’apporter quelques précisions historiques sur l’épopée cistercienne pour mieux comprendre l’intérêt patrimonial de ces abbayes.

Fondé en 1098 à Cîteaux, en Bourgogne, par Robert de Molesme (1028-1110), l’Ordre cistercien marque un tournant dans l’histoire du monachisme[1] occidental médiéval. Il constitue un jalon très important de l’architecture religieuse du XIIe au XVe siècle, avec de véritables normes de construction qui s’établissent pour correspondre à l’idéal religieux recherché. Cet Ordre est né en réaction au luxe outrancier des moines bénédictins qui, jusque-là, dominaient la scène monacale occidentale, notamment depuis le développement et l’expansion considérable de l’abbaye de Cluny au Xe siècle. Leur enrichissement démesuré conduit à un adoucissement de la règle de saint Benoit qui régit la vie quotidienne des religieux. La réforme cistercienne, menée par le célèbre Bernard de Clairvaux (1990-1153), prône un retour aux valeurs fondatrices du monachisme chrétien : un ascétisme exacerbé qui se manifeste par une vie austère dans la pauvreté et la simplicité, et une installation en autarcie, sans contact avec le monde extérieur, rythmée par le travail manuel et la prière.

Les premières abbayes apparaissent en Bourgogne dès la fin du XIe siècle et au début du XIIe siècle, période où l’architecture romane est toujours en vigueur. Les premières expériences gothiques ne tardent pas à apparaître, dès le second quart du XIIe siècle dans le bassin parisien, et les cisterciens intègrent rapidement les principes innovants de ce style dans leur abbayes (voûte sur croisées d’ogives, arcades brisées, etc.).

Le succès de l’Ordre cistercien fut immense et il se propagea très rapidement dans tout le Royaume mais également dans le reste des territoires occidentaux, supplantant en moins d’un demi-siècle la domination clunisienne. Dans le Sud de la France, il a joué un rôle de première importance dans la diffusion de l’architecture gothique. Aujourd’hui, le patrimoine cistercien, mondialement connu surtout par l’abbaye de Fontenay en Bourgogne (classée à l’UNESCO), n’est pas moins important dans les régions méridionales où nombre de monastères se sont implantés. Si beaucoup ont subi les dommages du temps, des guerres de religions et de la Révolution Française, les efforts de restauration et de conservation entrepris surtout depuis le XIXe siècle ont permis à nombre d’entre eux de retrouver leur allure d’antan, devenant dès lors de précieux témoins de l’architecture monastique de cette époque.

Si les principales règles établies primitivement en Bourgogne restent en vigueur dans toutes les abbayes du Sud (pas de portails sculptés ; séparation des frères convers et des frères de chœur avec des bâtiments distincts ; très peu de sculptures ; pas d’ornementation superflue ; etc.), les moines ne tardent pas à se détacher de certaines règles mineures (plan bernardin[2] des églises avec un chevet plat et des chapelles latérales qui connaît quelques variation selon les régions…), ce qui a pour conséquence de voir naître des particularités dans chaque ensemble religieux.

Les trois sœurs provençales

Il s’agit des trois premières abbayes fondées en Provence, à peu près à la même période, sous l’autorité de l’Ordre.

Le Thoronet (Var)
Vue du cloître de Thoronet
Figure 1 : Le Thoronet, vue du cloître (deuxième quart du XIIe siècle).

Première des trois sœurs, cette abbaye fut construite dès 1136, et se distingue par sa grande simplicité qui répond parfaitement aux exigences cisterciennes. De style entièrement roman, elle fut élevée au cœur d’une vallée boisée sur un terrain en pente, ce qui a pour conséquence que les galeries du cloître ne sont pas toutes au même niveau.

Plan bernardin
Figure 2 : Plan « bernardin » de l’abbatiale de Fontenay avec les chapelles latérales du chœur et l’abside à fond plat.
Plan de l'abbaye de Thoronet
Figure 3 : Plan de l’abbatiale du Thoronet avec les chapelles latérales du choeur et l’abside de plan semi-circulaire.

Les architectes reproduisirent le plan « bernardin » qui vient de Clairvaux en  Bourgogne, pour la construction de l’église, c’est-à-dire une nef à trois vaisseaux, suivie d’un transept bordé à l’est de chapelles latérales de plan carré et d’une abside. Ici, cette dernière est semi-circulaire tandis que le plan bernardin traditionnel adoptait un chevet plat pour plus de sobriété. Cette variante fut reprise dans la plupart des églises cisterciennes du Sud de la France, probablement pour s’inscrire dans la tradition romane qui persista plus tardivement dans ces régions.

 

 

 

 

 

Silvacane (Bouches-du-Rhône)

Fondée en 1144, l’abbaye de Silvacane, est tout à fait représentative de la spiritualité cistercienne avec une architecture rationnelle, innovante et sobre.

Abside de l’église de Silvacane
Figure 4 : Silvacane, vue de l’abside de l’église (milieu du XIIe siècle).

L’ensemble des bâtiments a été conservé et permet de comprendre les évolutions stylistiques qui apparaissent lors de l’introduction de l’architecture gothique. En effet, la salle capitulaire, le réfectoire et le chauffoir ont été pourvus au milieu du XIIIe siècle de voûtes sur croisées d’ogives. Dans le réfectoire, les fenêtres sont davantage développées avec l’introduction de remplages[3], venus du bassin parisien, permettant de créer des ouvertures plus grandes, tout en maintenant fermement la vitrerie. À l’inverse de ses deux sœurs, l’abbatiale conserve le chevet à fond plat typiquement cistercien, percé de trois fenêtres sous un oculus, symbolisant la Trinité.

 

 

Sénanque (Lubéron)
Abbaye de Sénanque - vue extérieure
Figure 5 : Sénanque, vue du chevet de l’église (milieu du XIIe siècle).

Établi dès 1148, le monastère de Sénanque, parfaitement préservé et toujours en activité aujourd’hui, est un bijou de l’art roman qui tient sa grande renommée à la fois de la beauté de la construction, mais aussi de son emplacement au cœur des champs de lavande qui offre un cadre enchanteur. Elle témoigne parfaitement des aspirations primitives de l’Ordre avec une architecture très sobre, dépouillée de toute ornementation superflue (chapiteaux dans le cloître très simples, quelques culots sculptés dans l’église). Les bâtiments conventuels desservis par le cloître ainsi que l’église sont d’époque, tandis que ceux des frères convers ont été reconstruits au XIXe siècle.

 

 

 

 

 

L’aventure languedocienne

Les abbayes cisterciennes sont plus nombreuses dans le Languedoc où elles ont eu une grande influence, particulièrement au XIIIe siècle, période de l’extension du pouvoir royal dans la région et de lutte contre les dissidences locales, grandement combattues par cet Ordre. Les monastères s’enrichissent et cela se ressent parfois dans l’architecture, même si le principe de sobriété guide toujours les maîtres d’œuvre.

Valemagne (Hérault)
Abside de l’abbaye de Valmagne
Figure 6 : Valemagne, vue du chœur de l’église (milieu du XIIIe siècle).

Cette abbaye, bénédictine à l’origine, fut fondée en 1138, avant de devenir cistercienne en 1159. Entre le XIIe et le XIVe siècle, ce fut l’une des abbayes les plus riches de l’Ordre dans le Sud de la France. L’église fut reconstruite au milieu du XIIIe siècle et est tout à fait représentative de la nouveauté gothique qui s’implante doucement dans la région. L’église, de taille majestueuse, comprend des voûtes sur croisée d’ogives, de grandes arcades brisées, des arcs-boutants, et de longues fenêtres en arc brisés garnies de remplages, évoquant ainsi les grandes cathédrales gothiques du Nord de la France. La richesse de l’abbaye se révèle par des sculptures plus développées qu’à l’accoutumé (culots avec des personnages ; chapiteaux feuillagés, moulures, clés de voûtes sculptées…).

La viticulture est la première activité de l’abbaye, dont les moines ont su tirer profit dès leur installation au XIIe siècle. Aujourd’hui, la visite de ce site grandiose débute donc au milieu des champs de vignes, puis se clôt par une dégustation au cours de laquelle le visiteur aura le loisir de découvrir les fruits du labeur de nos valeureux moines.

 

Le Vignogoul (Hérault)

Il s’agit d’une abbaye accueillant une communauté féminine, construite vers 1150, et rattachée en 1178 à l’Ordre cistercien, sous la direction de Valemagne. Le chœur de l’église, construit à partir de 1247, révèle une architecture à la pointe de la modernité, mais empreinte pourtant d’une grande sobriété. De taille modeste, l’architecture gothique dessert à merveille ce sanctuaire, inondé de lumière par de grandes et étroites baies en arc brisé et surmontées d’une couronne d’oculi[4]. Une des particularités tient à l’introduction d’un triforium[5] dans la travée précédant le chœur, élément provenant des édifices septentrionaux.

Vue extérieure de Vignogoul
Figure 7 : Le Vignogoul, vue du chevet et des chapelles latérales (milieu du XIIIe siècle).
Fontfroide (Aude)

 Il s’agit très probablement de l’abbaye cistercienne la mieux conservée dans le Sud de la France. La première fondation remonte à la fin du XIe siècle, puis elle est affiliée à l’Ordre cistercien en 1146 et s’enrichie très rapidement grâce aux donations de la noblesse locale. Son influence fut immense dans la région et jusqu’en Catalogne où plusieurs monastères cisterciens furent créés sous son impulsion. La prospérité de l’abbaye conduit à la construction rapide d’un très grand complexe monastique où art roman et art gothique se mélangent au gré des différentes phases de travaux. L’église abbatiale, majoritairement romane avec de lourdes voûtes en berceau, des baies géminées, des arcades et des fenêtres en plein cintre, fut probablement construite dès l’affiliation cistercienne. La salle capitulaire, plus tardive, véhicule les prémices de l’art gothique au début du XIIe siècle avec des voûtes sur croisée d’ogives.

Figure 8 : Fontfroide, vue du cloître (XIIIe-XIVe siècles).

Le cloître, construit entre le XIIIe et le XIVe siècle, a fait l’objet d’un traitement particulier avec un développement plus intense de la sculpture sur les chapiteaux (décors feuillagés et historiés) et des doubles colonnes, souvent en marbre, qui reçoivent les arcatures ouvrant sur le jardin rectangulaire. L’ensemble des bâtiments est dans un état remarquable de conservation et permet d’avoir une vision exacte de la vie quotidienne du monastère depuis le Moyen Age, avec les bâtiments réservés aux moines de chœurs (réfectoire, salle capitulaire, dortoirs, scriptorium, chauffoir, église et sacristie, l’ensemble étant desservit par le cloître) et ceux, plus en retrait, dédiés aux frères convers, chargés de pourvoir aux besoins matériels du monastère et adaptés à cet effet (« ruelle des convers » pour accéder à une partie de l’église leur étant destinée, réfectoire et dortoir, cellier, cuisine, jardin…).

 

L’implantation en Midi-Pyrénées

Silvanès (Aveyron)
Chœur abbaye Sylvanès.
Figure 9 : Silvanès, vue du chœur de l’église (1151-1251).

Située au cœur d’une vallée boisée, cette abbaye fut édifiée au XIIe siècle et eut un rayonnement considérable sur tous les plans. L’église fut construite sur un siècle, entre 1151 et 1251, mais présente un ensemble pourtant homogène et sobre avec un accent particulier apporté au chevet plat, de style roman, percé d’ouvertures regroupées par trois, répondant à la symbolique des nombres hautement importante dans la liturgie cistercienne. Les innovations gothiques y ont été introduites comme en témoigne la splendide baie rayonnante ornant le pignon de la façade occidentale. Admirablement bien conservée, elle fit l’objet d’une immense campagne de restauration dans les années 1970 qui permit son ouverture au public en rétablissant avec le plus d’adresse possible l’exactitude des lieux érigés au Moyen Age. Aujourd’hui de nombreux évènements culturels et spirituels y sont organisés, à travers un « centre culturel de rencontres », permettant de faire vivre ce patrimoine riche et exceptionnel.

L’escaladieu (Hautes- Pyrénées)
Vue extérieure Escaladieu
Figure 10 : L’Escaladieu, vue dans le cloître de la salle capitulaire (XIIe siècle) et du clocher de l’église (XVIIIe siècle).

Cette abbaye fut fondée en 1140 au cœur de la vallée des Baronnies. L’architecture originelle souffrit grandement des aléas du temps, puisque malgré une campagne de travaux monumental, le cloître, le chœur de l’église, et certains bâtiments monastiques n’ont pas pu être restitués car ils ont été trop transformés au cours des siècles comme l’aile des moines, celle des abbés, le clocher… Cependant, les constructions restantes attestent d’un lieu honorant l’idéologie cistercienne basée sur la sobriété avec des proportions régulières, des décors réduits au minimum et une grande pureté des lignes. Les arcades romanes et les baies géminées, comme souvent, cohabitent harmonieusement avec les voûtes sur croisée d’ogives gothiques dans la salle capitulaire et dans le scriptorium.

 

 

Ces quelques exemples permettent d’avoir une idée générale de l’importance de l’Ordre cistercien dans le Sud de la France et de son rayonnement. Même si l’idéal de pauvreté s’observe dans les premiers édifices, les monastères ont eu tendance à s’en éloigner avec des constructions plus ambitieuses, surtout au XIIIe siècle. Ces monastères occupent aujourd’hui une place de premier choix au rang des trésors patrimoniaux français et permettent, de par leurs emplacements le plus souvent reculés, de faire vivre le tourisme rural.

Julie VIDAL

 

Carte des autres abbayes cisterciennes du Sud de la France :

carte des abbayes cisterciennes dans le sud de la France
Principale abbayes et fondations monastiques cisterciennes de la France du sud.
Document Georges Brun, 2010, www.crdp-strasbourg.fr

Pour aller plus loin, voici quelques ouvrages concernant l’Ordre cistercien et leurs monastères :

  • ALVERGNAT, Marion, DEMARTHE, Sylvain, MALLET, Géraldine (Dir.), Moniales cisterciennes de Méditerranée occidentale (XIIe-XVIe), Histoire, histoire de l’art, archéologie, mise en perspective, Saint-Guilhem-le-Désert, Guilhem, 2017.
  • Colloque de FANJEAUX, Les Cisterciens de Languedoc : XIIIe-XIVe siècles, Toulouse, n° 21, 1995.
  • DESMONS, Gilles, Mystères et beauté des abbayes cisterciennes, Toulouse, Privat, 1996.
  • LEROUX-DHUYS, Jean-François, Les abbayes cisterciennes en France et en Europe, Paris, Editions Place des victoires, 1998.
  • PANAROTTO, Serge, Les 3 sœurs provençales : Le Thoronet, Silvacane, Sénaque : abbayes cisterciennes et vie monastique, Aix-en-Provence, Édisud, 2010.
  • RENAUD, Clarisse, L’abbaye cistercienne en France, Moisenay, Gaud, 2000.

 

 

[1] Monachisme : vient de moine, en latin « monachus » qui signifie « seul », et en grec « Monakhos » qui signifie isolé. Le monachisme est une manière de vivre à l’écart du monde vivant, au sein d’un ensemble de bâtiments appelé monastère.

[2] Plan Bernardin (cf fig. 2) : Tire son appellation de Bernard de Fontenay. Plan traditionnel, adopté à l’abbaye de Fontenay en Bourgogne, qui se caractérise par un plan en croix latine composé d’une nef à trois vaisseaux, suivit à l’est d’un transept et d’un chœur à fond plat peu étendu, et flanqué de chapelles latérales de plan rectangulaire.

[3] Remplages : ensemble des parties fixes, dans le même matériau que l’embrasure de la fenêtre, rapportées dans celle-ci pour en réduire ou en diviser l’ouverture.

[4] Oculus : ouverture circulaire de faible dimension pratiquée dans l’élévation d’un mur.

[5] Triforium : passage étroit aménagé dans l’épaisseur du mur sur les bas-côtés de la nef. Primitivement obscur, il apparaît ajouré dans certaines constructions à partir du XIIIe siècle.

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