Caricature figurant les souverains d'Europe assis sur une marmite en ébullition, sur laquelle est écrit "Balkan Troubles"
« Le point d’ébullition », caricature parue dans Punch le 2 octobre 1912.

 

Longtemps considérée comme le parent pauvre de son domaine, jugée comme simplement événementielle (succession de dates, de batailles sans grande réflexion), l’histoire militaire, depuis plus de deux décennies ne cesse d’évoluer. Suivant la démarche d’une histoire toujours plus globalisante, celle-ci se trouve enrichie par l’apport d’autres sciences liées à la politique, la sociologie, l’évolution des mentalités ou encore l’économie, chacune primordiale pour nous permettre de comprendre l’entrée des sociétés humaines dans la guerre dite ‘’Totale’’. Appelée ainsi, la première guerre mondiale exigea la mobilisation de toutes les forces d’un pays, non plus dans la réussite seule d’objectifs militaires mais dans la réalisation de véritables buts de guerre, d‘un idéal communautaire à travers la destruction totale de l’ennemi.

Dans le cadre de cet article, nous nous intéresserons aux exemples de la Serbie et de la Bulgarie, quelques années avant la première guerre mondiale, à l’aube de la première guerre balkanique (octobre 1912-mai 1913). Conflit peu connu en Occident et très peu référencé dans l’historiographie, cette guerre est considérée en Europe du sud-est comme le premier jalon d’un seul et même conflit qui se déroula entre 1912 et 1918. Les traités de Londres (mai 1913)[1] et de Bucarest (août 1913)[2] seraient, ainsi, de simples trêves aux traités finaux de 1919-1920. Causée par l’assassinat de l’archiduc d’Autriche, François Ferdinand, dans les Balkans, le déclenchement de la première guerre mondiale serait donc, pour Belgrade, Sofia et leurs homologues régionaux, une troisième guerre balkanique qui aurait dégénéré en conflit planétaire. Si pour la Serbie, le premier conflit balkanique pose les bases de la construction de son idéal idéologique, pour la Bulgarie, il marque l’apogée de sa fulgurante ascension, entamée depuis la seconde moitié du XIXe siècle.

Au sein de ce dossier, le sujet d’étude permet de mettre en avant un conflit militaire oublié ou peu connu faisant partie de la première guerre mondiale pour les uns ou la préfigurant pour les autres. À travers les exemples serbes et bulgares, ce premier article sur le sujet aura donc pour but de comprendre la Grande Guerre, non dans son déroulement mais plutôt dans sa préparation afin de mieux percevoir l’entrée à la fois mécanique et presque irrésistible des sociétés humaines dans la guerre totale.

Carte politique et topographique des Balkans, à la veille de la première guerre balkanique : royaume de Serbie (bleu), royaume de Bulgarie (vert) et Empire Ottoman (rose).
Source : https://de.wikipedia.org/wiki/Balkankriege#/media/File:Balkan_1912.svg

De l’Ordre de Berlin à la Ligue balkanique (1878 – 1912)

Entre la fin du XIXe et le tout début du XXe siècle, la Serbie comme la Bulgarie connurent d’importants bouleversements politiques qui modifièrent considérablement leur géopolitique respective. Il convient alors d’établir les origines des divers actes politiques et diplomatiques engendrés ou subis par les grands hommes de leur temps pour mieux comprendre la naissance de ce conflit. Il est important d’évoquer également l’évolution des rapports entre les grandes puissances européennes[3] et les jeunes nations bulgares et serbes dont les politiques, parfois divergentes, allaient avoir d’énormes répercussions dans le monde. Comme il serait trop long et peu pertinent pour le sujet précisé de narrer l’histoire de la politique et de la diplomatie serbo-bulgare pendant 30 ans, voici, ci-dessous, une chronologie simplifiée afin de comprendre les tenants et les aboutissants qui font des Balkans le terrain d’expérimentation idéal pour le déclenchement d’une guerre de grande ampleur.

Juillet 1878
Traité de Berlin. Nouvel équilibre, réorganisation de l’espace politique des Balkans par les grandes puissances européennes. Annexion de territoires et proclamation de l’indépendance de la Roumanie, du Monténégro et de la Serbie. Mise en place d’un État de Bulgarie autonome, sous suzeraineté ottomane et sous influence russe.

Histoire de la Serbie (1881-1908)

1881
Mise en place d’une politique pro-autrichienne par la dynastie régnante, les Obrenovitch[4]. Colère d’une grande partie de la population. Beaucoup de Slave dont font partie les Serbes, vivent sous le joug de l’Autriche-Hongrie.
1903
Coup d’État militaire. Chute des Obrenovitch, restauration des Karageorgévitch[5]. Bouleversement de l’échiquier politique, affirmation de l’indépendance de la Serbie, s’érigeant dorénavant comme l’ennemie mortelle de l’Autriche-Hongrie.
1904
Volonté de faire de la Serbie une grande puissance régionale. Mise en place d’accords militaire avec la France devenant son principal fournisseur d’armement. Installation d’officiers français afin de moderniser l’Armée serbe.
1905-1908
Guerre des Cochons. Fermeture des frontières austro-hongroise (principal partenaire) au commerce serbe afin d’asphyxier son économie. Victoire économique serbe, diversification de ses exportations, notamment vers la France et le R-U.

Histoire séparée de la Bulgarie (1878-1908)

1881
Affirmation de l’autonomie bulgare. Opposition à l’instauration d’un protectorat russe déguisé sur le pays. Rupture diplomatique avec l’empire russe.
1885
Annexion de la province ottomane de Roumélie orientale (peuplée de bulgarophones).
Essor de la Bulgarie comme la principale puissance économique des Balkans.
Invasion de la Bulgarie par la Serbie. Victoire écrasante de l’armée bulgare. Affirmation de celle-ci, aussi, comme la principale puissance militaire de la région.
1894-1908
Réconciliation russo-bulgare et essor de la Bulgarie comme la petite sœur slave préférée de la Russie impériale, devant la Serbie.
Mise en place d’une politique diplomatique ambiguë, jouant sur les rivalités entre la Triple-Alliance avec la Triple-Entente pour en tirer le meilleur profit (accords militaire avec la France et l’Alliance, rapprochement avec la Russie et l’Autriche-Hongrie)

Vers la première guerre balkanique (1908-1912)

1908
Révolution jeune-turque[6]. Paralysie de l’empire ottoman.
Annexion de la Bosnie-Herzégovine[7] par l’Autriche-Hongrie sur l’empire ottoman.
Proclamation de l’indépendance de la Bulgarie[8].
1909
Crise de Bosnie. Colère du gouvernement serbe menaçant de déclarer la guerre à l’Autriche-Hongrie. Mobilisation russe en soutien à la Serbie.
Neutralité de la Bulgarie, en bonne entente avec la Russie et l’Autriche-Hongrie.
Craignant le déclenchement d’une guerre européenne, médiations de la France et du Royaume-Uni. Retrait de la Russie, contraignant la Serbie à en faire de même.
1910
N’ayant plus les moyens de s’étendre vers le nord, redirection des projets serbes vers le sud, en direction de la mer Adriatique. Essor au même moment du nationalisme albanais[9] sur les territoires revendiqués par la Serbie. Soutien apporté par l’Autriche-Hongrie aux indépendantistes albanais.

Tensions entre la Bulgarie et la Roumanie. Litige sur le contrôle de zone frontalières près de la Mer noire. Distance avec l’Autriche-Hongrie, alliée de la Roumanie.

Opportunité pour la Russie impériale d’affaiblir l’influence austro-hongroise dans les Balkans[10]. Proposition d’un rapprochement des États balkaniques.
1911
Guerre italo-turque[11]. Affaiblissement de l’empire ottoman.
1912
Mise en place d’une alliance militaire entre la Bulgarie et la Serbie[12]. Intégration de la Grèce et du Monténégro. Création de la Ligue balkanique contre l’empire ottoman.

Victoire diplomatique russe. Basculement de la Bulgarie (temporairement) et de la Serbie du côté de la Triple Entente. Affaiblissement de la Triple Alliance.
8 octobre 1912
Entrée en guerre du Monténégro contre l’empire ottoman.
17 octobre 1912
Entrée en guerre de la Bulgarie, de la Serbie et de la Grèce contre l’empire ottoman.

Suite de l’article : Des nations armées et modernisées

[1] Traité de paix mettant un terme à la première guerre balkanique.

[2] Traité de paix mettant un terme à la seconde guerre balkanique.

[3] Le cercle des Grandes Puissances Européennes, au début du XXe siècle, comprenait le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, la Russie, l’Autriche-Hongrie, et parfois l’Italie.

[4] Obrenovitch : dynastie locale (héros de la révolte serbe de 1815) ayant régné sur la Serbie de 1817 à 1842 et de 1858 à 1903. En constante rivalité avec les Karageorgévitch.

[5] Karageorgévitch : dynastie locale (héros de la révolte serbe de 1804) ayant régné sur la Serbie de 1808 à 1817, de 1842 à 1858 et de 1903 à 1918, puis sur la Yougoslavie de 1918 à 1941. En constante rivalité avec les Obrenovitch.

[6] Révolution jeune turque : soulèvement militaire et mise en place d’une monarchie constitutionnelle, en 1908.

[7] Bosnie-Herzégovine : territoire où l’on parle en grande majorité le serbo-croate, revendiquée par la Serbie.
Serbe = orthodoxe, Croate = catholique, Bosniaque = musulman → une même langue, le serbo-croate.

[8] Soumise à la tutelle ottomane depuis le Traité de Berlin (1878), naissance du royaume de Bulgarie et proclamation de son roi Ferdinand Ier (1887-1918), en tant que Tsar et protecteur de la chrétienté à l’image de celui de Russie.

[9] Volonté pour les Albanophones, encore soumis à la tutelle ottomane, de créer une Albanie indépendante.

[10] Rivalité entre la Russie et l’Autriche-Hongrie dans les Balkans, chacune souhaitant y installer son influence.

[11] Guerre italo-turque ou guerre de Libye (29 septembre 1911- 18 octobre 1912) : invasion des possessions ottomanes de Libye actuelle par l’Armée italienne afin de l’intégrer à son empire colonial.

[12] Accords militaire serbo-bulgare du 13 mars et du 12 mai 1912 (dans les grandes lignes) :
– intervention militaire de la Bulgarie au secours de la Serbie en cas d’agression austro-hongroise.
– intervention militaire de la Serbie au secours de la Bulgarie, en cas d’agression roumaine.
– assistance mutuelle en cas d’agression ottomane.
– partage de la Macédoine du nord (possession ottomane), entre la Bulgarie et la Serbie.

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