II – Des nations armées et modernisées

À l’automne 1912, les armées serbes et bulgares étaient basées sur le principe de la nation-armée, modèle d’une armée de quantité adoptée par la quasi-totalité des puissances européennes depuis la fin de la guerre franco-prussienne (1870-71). Ce n’était plus des armées de roi mais des bataillons de peuples que les gouvernement balkaniques, avant la France et l’Allemagne, allaient déverser sur les champs de batailles. Les exemples serbes et bulgares ci-dessous démontrent alors l’existence d’une formation militaire européenne, assez courte, mais soustrayant une masse d’hommes considérable pour l’appel sous les drapeaux.

Serbie

Bulgarie

Loi du 15 mars 1902

Astreinte en principe de tous les hommes au service militaire dit ‘’personnel et obligatoire’’, entre 18 et 50 ans.
Lois de 1897, 1903 et 1908

Astreinte en principe de tous les hommes au service militaire dit ‘’personnel et obligatoire’’, entre 17 et 45 ans.
Armée nationale

  • 1er ban (21-31 ans) : 1½ ans en service actif + 8½ ans en service de réserve

    • Cas particuliers :
    • → Cavalerie : 2 ans en service actif + 9 ans en service de réserve

  • 2e ban (32-37 ans) : service de réserve

  • 3e ban (38-45 ans) : service de réserve


  • Landsturm ou ‘’armée du dernier appel’’ : 18-20 ans (sans formation) et 46-50 ans (trop âgés) non destinées à partir au combat

Armée nationale

  • Armée de l’active (21-31 ans)  : 2 ans en service actif + 8 ans en service de réserve

    • Cas particuliers :
    • → Cavalerie : 3 ans en service actif + 6 ans en service de réserve

    • → Marine : 4 ans en service actif + 2 ans en service de réserve

  • Armée de réserve (32-36 ans) : service de réserve

  • Milice (37-45 ans) : 4 ans en service de réserve + 4 ans attaché à la sécurité interne


  • Landsturm ou ‘’armée du dernier appel’’ : 17-20 ans (sans formation) et 46-50 ans (trop âgés) non destinées à partir au combat

380 000 Serbes théoriquement mobilisables à la veille de la première guerre balkanique,
soit 16 % de ses 2 800 000 habitants.
600 000 Bulgares théoriquement mobilisables à la veille de la première guerre balkanique,
soit 14 % de ses 4 300 000 habitants.[1]

Afin d’organiser au mieux le prélèvement de ressources humaines si importantes, le territoire national devait être agencé à la fois de façon méthodique et homogène. Les territoires serbes et bulgares se trouvaient ainsi scindés en plusieurs régions, les Divisions militaires, au nombre de 5 en Serbie et de 9 en Bulgarie et toutes placées sous la responsabilité d’un commandant de Division. Chacune de ces régions se composait, elle-même, d’unités plus petites encore appelées en Serbie, « Districts de Régiments » et en Bulgarie, « Commandements de Brigades ». Pour plus d’efficacité, chaque territoire militaire était utilisé à son avantage selon sa situation géographique et ainsi certaines armes[2] ne recrutaient pas sur l’ensemble du pays. C‘était le cas en Serbie de l’artillerie de montagne dont l’effectif n’était composé que de 3 des 5 divisions militaires du pays, à savoir le Timok, la Morava et la Drina. En effet, par leur relief montagneux, les habitants de ces territoires avaient de toute évidence une bien meilleure connaissance de ce milieu que les soldats recrutés dans la plaine. En Bulgarie, d’autre part, la Marine nationale privilégiait le recrutement de son effectif surtout parmi les riverains du fleuve du Danube et de la mer Noire. Il est à noter pour finir qu’au sein des armées serbes et bulgares, comme en France, chaque homme incorporé faisait son service militaire dans la garnison la plus proche de son foyer, ce qui renforçait les liens de fraternité.

L’armée, dans les sociétés de la Belle Époque, constituait par ailleurs un ascenseur social pour toutes les classes de la population. Implantée dans la société, le but était de militariser ces futurs soldats afin de les préparer à la résurrection des empires serbes et bulgares du passé. En effet, constat notable, l’évolution des carrières dans les Balkans à travers l’exemple des Serbes et des Bulgares était extrêmement rapide, en comparaison avec celle d’une grande puissance militaire comme la France. Pour cette dernière, les carrières dans les rangs n’avaient cessées de se boucher avec le temps du fait du climat de paix qui régnait en Europe occidentale depuis la guerre franco-prussienne 1870-1871. En effet, en cas de guerre, le nombre de morts et de blessés sur les champs de bataille permettait le renouvellement du corps militaire. Néanmoins, Sofia et Belgrade, au même titre que Paris, n’avaient pas subi de guerre depuis plusieurs décennies. À titre d’exemple, alors que la moyenne d’âge pour passer du grade de sous-lieutenant à celui de capitaine de 1er classe était de 7 ans, en Serbie, il fallait le double pour un officier français. Plus significatif encore, alors qu’un commandant français avait, en moyenne, 47 ans, en 1910, son équivalent bulgare, le major n’avait que 40 ans et le major serbe 39 ans.

Les sociétés de tir serbe, un cas particulier

Espaces aménagés pour tirer en toute sécurité avec une arme à feu, les sociétés de tirs, en Serbie avaient connu un fort développement au début du XXe siècle. Né à Belgrade, en 1865, la première société de tir serbe attira de nouveaux entrepreneurs qui étendirent le concept dans les principales villes du pays, en 1880 (Valero, Negotin, Nich, Kraguyevatz). Pays rural, peu peuplé, les nombreux espaces vides permirent à leurs membres de s’entraîner à tirer sans danger et à leurs gérants de ne pas payer trop cher pour mettre au point des installations particulières. Entraînant une démocratisation de l’usage des armes à feu, des concours de tirs furent même organisés dans la capitale à partir de 1886. La même année, dans le but de contrôler chaque localité abritant ce type de société et permettre une meilleure cohésion, l’Union Générale des Sociétés de Tir était créée.

A partir de 1909, au moment de la crise de Bosnie, qui faillit déclencher une guerre européenne, le développement de ces espaces s’accrut de façon exponentielle. Alors qu’en 1908, 120 sociétés de tirs et 500 tireurs étaient recensés en Serbie, en août 1911, 1200 de ces entreprises se trouvaient localisées sur le territoire dont 300 étaient réservées aux écoliers pour un total de 60 000 inscrits. S’emparant de cet engouement, le gouvernement serbe encouragea l’extension de cette activité en leur vendant à bas prix pas du matériel militaire (fusils, munitions fraîchement sorties des fabriques nationales). En complément furent créés des prix de tir : une centaine d’entre eux étaient organisée par l’État, à l’exemple du prix du roi Pierre, celui du prince Alexandre ou encore celui du Comité National de Défense. À partir de mai 1911, le prince héritier, Alexandre Karageorgévitch, devenait même président de l’Union générale des Société de Tir.

Il est très probable que la fréquentation accrue de ces lieux ait joué un rôle non négligeable dans la préparation militaire de la population à la guerre. En effet, comme, faute de budget suffisant, une grande partie des soldats incorporés dans l’armée de l’active ne faisait pas la totalité de leur service, ces sociétés eurent alors le rôle indirect de doter tous les jeunes hommes du pays à un minimum d’instruction militaire. À la veille de la première guerre balkanique, l’essentiel des jeunes hommes mobilisables étaient capables de tenir une arme.

Suite de l’article : Un moteur, l’idéologie

[1] À titre de comparaison, en France 3 580 000 hommes étaient théoriquement mobilisables à la veille de la première guerre mondiale, soit 9% des 39 600 000 habitants du pays.

[2] Armes (corps militaires) : subdivisions d’une force armée (infanterie, cavalerie, artillerie, génie, trains…).

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