III – Un moteur, l’idéologie

Cette intense préparation militaire des nations balkaniques, à l’automne 1912, n’était pourtant que la partie visible de l’iceberg, le fruit mûr d’une politique idéologique clairement établie qui avait d’abord permis la naissance des États de la péninsule. L’Histoire slavo-bulgare (1762) du moine Païssi de Hilendar, pour les Bulgares, et le Nacertanije (1844) du ministre Ilijan Garasanin, pour les Serbes, constituent chacun le socle de l’idéologie nationale portée par Sofia et Belgrade. Inspirés de ces œuvres et redécouvrant leur histoire, les gouvernements serbes et bulgares se sentaient investis d’une mission sacrée. Avec la mise en place d’une politique nationaliste dès la création de ces États, les populations ne tardèrent pas à être endoctrinées.

En Serbie, la construction de l’État moderne et le processus d’expansion idéologique reposait sur deux idéologies nationales : le panserbisme et le panyougoslavisme.

La première reposait principalement sur le souvenir de l’empire serbe et de la dynastie des Nemanjides, au Moyen-Âge. Le règne de son plus célèbre représentant, l’empereur Étienne IV Douchan représentait le mieux l’union de tous les Serbes et la prospérité acquise par la puissance des armes. Marko Kralievotch, quant à lui, figure de la résistance serbe face à l’occupant, fut immortalisé dans le folklore nationale sous le surnom du ‘’Cid de Serbie’’. L’unité, mot inlassablement répété, devenait une fin en soi car il s’agissait de ne pas répéter les erreurs des féodaux de la fin du XIVe siècle, qui n’avaient pas su se regrouper pour repousser les Ottomans. Le mythe de la restauration d’une Grande Serbie tournait autour de deux évènements majeurs de son histoire : le culte de la bataille du Champs des Merles (1389) marquant l’effondrement de l’empire serbe et la célébration des insurrections de 1804-1813 et de 1815 symbolisant sa résurgence.

La seconde prônait, elle, l’union de tous les Slaves du sud, dans un même royaume, sous le patronage de la Serbie. S’inspirant des premières tribus slaves installées dans les Balkans à partir du VIe siècle, il s’agissait d’une idéologie basée plus sur la langue et une origine commune que sur des faits politiques ou historiques. Si, originellement, certains nationalistes intégraient aussi les Bulgares dans ce grand projet, la naissance d’un État bulgare, avec ses propres objectifs nationaux, avait rendu impossible une telle extension. Par ailleurs, la doctrine serbe yougoslave devait faire face à l’émergence d’une idéologie similaire, mais prônée par les Croates. Se considérant comme les tenants de la vraie foi, ces derniers étaient catholique et non orthodoxes, et refusaient de vivre sous la domination de Slaves qui avaient embrassé la « mauvaise » religion.[1]

En Bulgarie, la politique nationale reposait sur la restauration de la Grande Bulgarie, celle qui avait été promise par le traité de San Stefano[2], avant que les grandes puissances ne contestent ses frontières. Le nationalisme bulgare reposait également sur le souvenir d’un glorieux passé médiéval avec la constitution d’un vaste empire balkanique. À la différence de la Serbie, lorgnant autant au nord qu’au sud, la politique étrangère de Sofia était très hiérarchisée. En effet, bien que peuplée par une forte minorité bulgarophone, Sofia ne revendiqua jamais le rattachement de la province de Bessarabie[3], sous administration russe. Presque jamais ne fut réclamé le rattachement de la Dobroudja[4] roumaine ou de la région serbe de Pirot, habitées elles aussi par de nombreux bulgarophones. Les ambitions bulgares se tournaient massivement vers les territoires ottomans perçus comme un espace de vide, ouverts à l’expansion. Mais là encore, les régions revendiquées étaient soigneusement choisies. Sofia ne réclama jamais Constantinople pourtant peuplée par une nombreuse colonie bulgarophone. Le littoral égéen, pourtant d’une importance stratégique, car débouchant sur la Méditerranée était aussi peu revendiqué alors que la Macédoine et la Thrace intérieure, en particulier la région d’Andrinople, étaient sans cesse réclamées. La fixation de la politique bulgare sur le sol macédonien s’expliquait, en particulier, par la présence d’une importante communauté slavo-macédonienne dans le pays. En 1900, Sofia, seule, aurait compté 14% des réfugiés macédoniens ; en outre, de nombreux hommes politiques bulgares étaient originaires de Macédoine et influençaient la politique étrangère bulgare.

Carte politique de la Grande Bulgarie telle que prévue par le Traité de San Stephano (3 mars 1878).
En noir la frontière de la Bulgarie d’après ce premier traité. En vert, au nord, la province autonome de Bulgarie après les modifications apportées par le traité de Berlin (13 juillet 1878).

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Bulgaria-SanStefano_-(1878)-byTodorBozhinov.png

Très largement orchestré et élaboré par l’intelligentsia bulgare, le nationalisme diffusa dans la presse et dans la littérature[5] une véritable culture nationaliste, inculquée à l’École comme à l’Armée. Plus que le souverain lui-même, l’Armée représentait, en Bulgarie, un véritable idéal national. Auréolée encore de sa victoire contre les armées serbes, en 1885, ou de sa résistance héroïque contre la répression turque beaucoup plus tôt, l’Armée avait créé autour d’elle le mythe d’une force conquérante, presque invincible avec la charge sacrée de réunir la nation.

À l’intérieur comme à l’extérieur, Serbes et Bulgares, comme tous les États de la péninsule, brandissaient l’étendard d’un nationalisme exacerbé, mêlant à la fois amour de la patrie et instrumentalisation des événements historiques. Tous les éléments étaient réunis pour que les Serbes comme les Bulgares se sentent héritiers d’un glorieux passé, martyrs de l’histoire des peuples, divisés et soumis à un oppresseur étranger qui aurait spolié la terre de leurs ancêtres. Au même titre que le nationalisme renforçait les notions de communauté et de cohésion, il restait toujours basé sur l’exclusion en rejetant la différence, la Serbie et la Bulgarie n’échappant pas à cette règle. En Macédoine[6], espace multiculturel où se rencontraient les passés de toutes les nations balkaniques, l’histoire de la région se trouva ainsi falsifiée et dépouillée de sa diversité propre dans le but de satisfaire les projets politiques d’un seul de ces peuples.

À la veille de la première guerre balkanique, les armées de Serbie et de Bulgarie, certes alliées de circonstance, étaient prêtes à atteindre ensemble les objectifs fixés par leurs gouvernements. Longuement préparés à ce moment, libérés des chaînes les liant à une tutelle étrangère, les États slaves allaient devenir acteurs de leur destin. L’État, l’Armée et la Nation ne faisaient plus qu’un, les rouages du nationalisme étaient bel et bien enclenchés. En seulement quelques décennies, le pouvoir avait façonné tout un peuple prêt à se sacrifier au nom de son destin national. L’Armée, quant à elle, était devenue une véritable force de combat qui avait assimilée les techniques de la guerre moderne, sous l’influence de la France en particulier. Alors que l’une était fière et convaincue par sa puissance militaire, l’autre, après une réorganisation poussée testerait ses capacités. Selon l’opinion internationale, tandis que certains étaient persuadés que la Bulgarie mènerait les phases principales des opérations militaires et qu’elle serait la grande bénéficiaire du gâteau ottoman, d’autres croyaient en une victoire de l’Empire ottoman. Peu envisageaient une victoire de la Serbie : pourtant, le monde allait être surpris.


Jordi TALAVERA


Carte des aspirations territoriales de chaque nation balkanique.
[dans l’ordre de la légende : Frontières de 1912 ; aspirations albanaises, serbes, bulgares, roumaines, grecques.]
Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Aspirations_Balkans_1912.jpg

Bibliographie :

– BARBY Henri, La guerre des Balkans. Les victoires serbes, Paris, Ligaran, 2015 (V.O. 1913).

– BLED Jean-Paul et DESCHODT Jean-Pierre (dir.), Les guerres balkaniques 1912- 1913, Paris, PUPS, 2014.

– CASTELLAN George, Le Monde des Balkans : poudrière ou zone de paix ?, Paris, Vuibert, 1994.

– CASTELLAN George, Histoire des Balkans. XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1999.

– CASTELLAN George, ‘’Les Balkans, poudriere du XXe siecle’’, Guerre mondiale et conflits contemporains, n°217, Paris, PUF, 2005, pp. 5-15.

– HOREL Catherine (dir.), Les guerres balkaniques (1912-1913). Conflits, enjeux, mémoires, Peter Lang AG, coll. Enjeux internationaux, volume 31), 2014.

– PENNENRUN Alain de, Feuilles de route bulgares : journal de marche d’un correspondant de guerre en Thrace pendant la campagne de 1912, Paris, Marc Imhaus et René Chapelot,1913.

– REMOND George, Avec les vaincus : la campagne de Thrace (octobre 1912-mai 1913), Paris, Berger-Levrault, 1913.

– TERNON Yves, Empire ottoman : le déclin, la chute, l’effacement, Paris, Editions du Felin et Editions Michel de Maule, 2002.

– WEIBEL Ernest, Histoire et géopolitique des Balkans de 1800 à nos jours, Paris, Ellipses, 2002.

 

[1] Tendance pour les nationalistes serbes à voir les Croates comme des Serbes catholiques et pour les nationalistes croates à voir les Serbes comme des Croates orthodoxes.

[2] Traité de San Stefano (3 mars 1878) : convention imposée par l’empire russe à l’empire ottoman à la suite de ses victoires lors de la guerre russo-rurque (1877-78) et organisant la création d’une grande principauté de Bulgarie, intégrant la majeure partie des populations bulgarophones.

[3] Bessarabie : Province identifiée aujourd’hui, en grande partie, à la République de Moldavie, peuplée sur ses côtes par une forte minorité bulgarophone, mais sous administration de la Russie impériale, protectrice de la Bulgarie.

[4] Dobroudja ou Dobrogée : région historique sur les rives de la Mer noire, correspondant aujourd’hui au littoral de la Roumanie et au nord de celui de la Bulgarie.

[5] À titre d’exemple, les poésies d’Ivan Vasov, de Khristo Botev, ou les feuilletons d’Aleko Konstantinov

[6] Région riche comprenant notamment les villes de Salonique, Bitola et Skopje, peuplée par diverses communautés linguistiques (Grecs, Slavo-macédoniens, Turcs, Albanais, Tziganes) et religieuses (juifs, chrétiens, musulmans).

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