Il y a quelque temps, un film d’une minute a été restauré par le CNC. Il est a priori banal, si ce n’est sa date de réalisation : il date de 1904, et montre un mariage à l’église de la Madeleine à Paris. Il a pourtant fait pas mal de bruit parmi les amateurs de Proust. En effet, on aperçoit à la trente-septième seconde un jeune homme ressemblant à l’écrivain, dont le visage est bien connu. Or, on sait que l’auteur était présent à ce mariage. Il était, en effet, ami avec le marié, Armand de Gramont, duc de Guiches, tandis que l’épouse, Elaine Greffulhe, est la fille de la comtesse Greffulhe, modèle pour À la recherche du temps perdu. Bref, on voyait un individu ressemblant à Proust et l’on savait ce dernier présent, il n’en fallait pas plus pour que les conclusions soient tirées. Ce fut chose faite dès février 2017, avec un article de Jean-Pierre Sirois-Trahan, de l’université de Laval au Québec, paru dans la Revue d’études proustiennes sous le titre « Un spectre passa… Marcel Proust retrouvé »[1]. L’affaire est donc entendue ? Pas vraiment, de nombreux points clochent dans cette histoire. Si vous souhaitez en savoir plus sur la réfutation de cette annonce, je vous encourage à lire le court article d’Emmanuel Loyer et Jean-Christophe Antoine « La Madeleine sans Proust » paru dans L’Histoire, disponible en ligne[2], et qui a fortement inspiré cet article. Ici, mon intention n’est pas vraiment de produire une réfutation de ce fait qui, convenons-en, n’a rien de bien grave mais de me servir de cet épisode pour présenter quelques points de la démarche de l’historien. Cela permettra de les exposer, en utilisant un sujet normalement peu sensible, et de rappeler que même des personnes « intelligentes », au fait des méthodes historiques, peuvent faire des erreurs lorsqu’ils ne les appliquent pas correctement.

Le « fantôme » du cortège nuptial. Crédit : lemonde.fr

Mettonsnous dans la peau d’une personne découvrant cette source et cette apparition, quels réflexes faut-il avoir ? Première chose à faire, se demander quelle est l’origine de cette source. On pourrait penser que ce travail a plutôt été bien fait. En effet, on connaît la date et le lieu du film ainsi que le contexte. Cependant, une question essentielle ne semble pas avoir été posée : pourquoi a-t-on filmé cette sortie d’église ? Rappelons que capturer ainsi une scène d’un mariage, en 1904, était loin d’aller de soi – le cinématographe était encore très jeune – et filmer une scène de sa vie n’avait rien d’évident : ceci ne pouvait que relever d’une volonté délibérée. Nous ne rentrerons pas ici dans le détail du contexte[3], cependant la cérémonie est, en effet, exceptionnelle par son faste et son envergure. Mais ici, ce qui est visible c’est un cortège, le cortège nuptial. Or, celui-ci était constitué des familles des époux, selon un rituel servant à montrer l’importance et la nouvelle union de ces familles. Le cortège des invités est à part et n’a pas été filmé. On voit donc mal pourquoi Proust, qui ne faisait pas partie de la famille des mariés, serait apparu sur le film final.

Une autre mise en contexte manque dans cette affaire, l’âge de Proust au moment des faits. En effet, nous sommes alors en 1904, Proust a, à ce moment, 33 ans. Comme l’a montré le blog Le Fou de Proust[4], tenu par Patrice Louis, l’auteur n’est plus alors un jeune dandy, tel que celui que l’on voit sur la photo[5]. Cela nous amène à un deuxième point important du travail de l’historien, il faut, quand c’est possible[6], croiser les sources. Ici, il s’agit de comparer la personne filmée avec des photos de Proust de cette époque. Que constate-t-on ? Qu’à ce moment-là, sans être devenu obèse ni grabataire, Proust n’était plus le jeune homme très fin dont notre imaginaire a fixé l’image. De ce fait, il ne ressemblait plus tant que cela à la personne qui apparaît sur le film, qui est plus proche de l’image éternelle de Proust que nous avons, que de ce à quoi l’auteur ressemblait alors.

Proust à 34 ans. Crédit : lefoudeproust.fr

D’autres arguments ont été soulevés pour expliquer que ce n’était pas Proust mais je n’en parlerai pas ici, le but n’étant pas de faire un démenti exhaustif. Mais nous avons pu voir qu’il était assez facile de rejeter l’hypothèse de l’apparition proustienne. Ce qui peut alors paraître étonnant, c’est que des personnes compétentes, « intelligentes », aient pu se laisser piéger. Quelques éléments de réponse peuvent être apportés.

Tout d’abord, il faut préciser que Proust a un statut un peu à part vis à vis du cinéma. Il s’agit, en effet, d’un écrivain dont chacun connaît la physionomie – y compris ceux qui n’ont lu aucun de ses livres –, dont on a abondance de représentations, qui fut contemporain de la naissance du cinématographe… mais, dont aucune image filmée ne nous est parvenue. Ceci a créé une frustration compréhensible chez les adeptes de Proust, et ce film, puisque Proust pouvait y être, a été attentivement scruté. Or, quand on cherche autant quelque chose, il peut arriver qu’on se persuade de l’avoir trouvé – à tort. Et lorsque nous avons envie de croire quelque chose, il peut arriver que nous cherchions, sans nous en rendre compte, à soutenir notre hypothèse plus qu’à l’évaluer. Cela s’appelle le biais de confirmation[7]. Nous y sommes tous soumis de manière inconsciente et cela fait partie des raisons pour lesquelles l’historien a besoin de confronter ses idées à celles de ses collègues. Ici, ce biais est visible par le fait que les objections que nous avons notées ne semblent pas avoir été prises en compte[8].

Autre point important, peut-être avez-vous remarqué que nous n’avons pas prouvé que l’homme apparaissant dans le film n’était pas Proust. En effet, il reste possible que Proust se soit joint au cortège familial, qu’il nous paraisse plus jeune qu’il ne l’était à l’époque et que le mariage ait eu lieu durant une période où il était particulièrement mince. Et c’est souvent le cas en Histoire. Cela n’empêche pas pourtant de trancher entre différentes hypothèses. En effet, on peut utiliser un instrument de réflexion appelé le rasoir d’Ockham. Cet outil, qui porte ce nom en référence à Guillaume d’Ockham philosophe et théologien anglais du XIVe siècle, et qui est aussi appelé « principe de parcimonie » dit ceci : « les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité ». Pour le dire plus clairement, lorsqu’on a le choix entre deux possibilités il faut choisir celle qui fait appel au moins d’hypothèses non vérifiées. Ici, dans le cas de l’idée selon laquelle il s’agit de Proust, il faudrait, dans une première proposition, faire une série d’hypothèses sans preuves pour les étayer, tandis que dans la seconde proposition il suffirait d’admettre qu’une personne au mariage pouvait ressembler à l’écrivain. Nous pouvons donc trancher.

Dernier point important, notons que l’Histoire, se voulant une approximation la plus juste possible de ce que fut le réel dans le passé, est constamment en évolution. Nous ne tranchons qu’à la lumière des éléments que nous avons à notre disposition aujourd’hui, jusqu’à ce que nous en ayons de nouveaux. Dans le cas présent, si, par exemple, était retrouvée une lettre dans laquelle un des convives du mariage s’étonnait de ce que Proust se soit joint au cortège familial, une de nos principales objections serait levée. Nous devons rester ouvert à la découverte de nouveaux indices.

Tout cela peut paraître évident quand il s’agit de parler d’une éventuelle apparition de Proust, mais ce sont ces indices qui font souvent défaut dans les interprétations farfelues de l’Histoire. L’Histoire a une méthode qui lui est propre et, si cet article ne la résume pas, il a pour objectif d’un peu mieux la comprendre afin, peut-être, de vous permettre de mieux faire la part des choses face à une nouvelle sensationnaliste.

Sylvain HELFT

 

[1]Cette information a été reprise par l’AFP et est notamment disponible ici: https://culturebox.francetvinfo.fr/livres/evenements/un-film-montrant-des-images-inedites-de-marcel-proust-exhume-par-un-chercheur-252611
Le film est visionnable sur le site du Monde : https://www.lemonde.fr/culture/video/2017/02/16/marcel-proust-retrouve-dans-un-film-de-mariage-de-1904_5080716_3246.html

[2]http://www.lhistoire.fr/la-madeleine-sans-proust

[3]L’article de L’Histoire cité ci-dessus donne le détail de celui-ci.

[4]https://lefoudeproust.fr/2017/02/la-preuve-par-le-portrait/

[5]Si ce débat vous intéresse je vous recommande d’ailleurs de lire l’ensemble des articles à ce sujet sur ce blog.

[6]Sur certains sujets ou périodes trop peu de documents nous sont parvenus, il faut alors être prudent en les utilisant.

[7]Si vous désirez en savoir plus à ce sujet, je vous recommande de visionner les très bonnes vidéos de la Tronche en Biais et de Spline LND sur ce sujet : https://www.youtube.com/watch?v=6cxEu-OP5mM  et https://www.youtube.com/watch?v=Q2qu79sW8gc ainsi que la vidéo d’Hygiène Mentale sur les « diapositives de Roswell » qui en parle : https://www.youtube.com/watch?v=oniJv4raglM et de manière plus générale je vous recommande ces trois chaînes.

[8]A l’exception cependant de la tenue portée par l’homme ressemblant à Proust, objection sur laquelle je ne suis pas revenu. Cependant, pour ce qui nous intéresse ici, nous retrouvons des traces du biais de confirmation puisque un scénario est proposé pour expliquer cette anomalie mais que l’hypothèse que ce ne soit pas Proust ne semble pas envisagée.

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